"Plus tard, je serai infirmière comme toi !"

"Plus tard, je serai infirmière comme toi !".

Oui, oui, t'as bien entendu... Il est donc parfaitement inutile de te pincer les narines pour tenter de déboucher tes trompes d'Eustache qui, au demeurant, fonctionnent très bien, tout comme Il est  vain de te frotter les mirettes. Tu n'as pas de problèmes d'audition pas plus que tu n'as la berlue. C'est bien ta morveuse de nièce qui n'a pas encore douze ans qui vient de t'annoncer l'apocalypse en plein réveillon de Noël. Un peu plus et tu mourais étouffée avec la bûche roulée chocolat, coco, framboise, citron vert de tata Monique.

D'ailleurs, ce serait ta gamine, tu l'aurais déjà étripée, et à bien y réfléchir, ta fille à toi n'aurait jamais proféré de telles inepties. Bon, on est d'accord, t'as 35 balais et t'as toujours pas de môme. Du reste, ta soeur adorée ne se prive pas pour te le rappeler à chaque repas de famille.

 

Tatie Danielle, Sors de ce Corps !

"Plus tard, je serai infirmière comme toi !".  Tu te répètes mentalement  ces quelques mots qui, pour toi, s'apparente à  l'annonce d'une maladie incurable. Tu regardes la gamine qui bat des cils et, à cet instant précis, tu voudrais bien la pulvériser devenir l'horrible tatie Danielle des infirmières qui lui foutrait la trouille et la ferait renoncer à jamais à un projet aussi fou. Tu te délecterais alors de la vision de sa mine déconfite lorsque tu lui dirais que c'est un boulot de merde. Tu lui parlerais de tes varices, de tes lombaires, de ta face de walking dead lorsque tu enchaînes trois nuits d'affilée.Tu insisterais sur le côté pipi-caca-vomi-purée-piorrhée de cette noble profession et ainsi, tu briserais son rêve de reconnaissance dans l'oeuf. Tu zigouillerais en quelques phrases bien senties son fantasme de "Mère-Thérèsa" à trois balles. Et enfin, tu jouirais de cet instant crucial où tu aurais le sentiment profond d'avoir sauver une vie. Tu imaginerais la gratitude éternelle de ta soeur chérie pour la clairvoyance dont tu aurais fait preuve envers son enfant...

Mais manque de bol, tu ne t'appelles pas tatie Danielle et, re-manque de bol, tu es bien élevée, c'est le réveillon et un soir pareil, on se la boucle, on est heureux et on ne se la joue pas fauteur de troubles ou semeur de bordel. Tu prends donc ton mal en patience et tu adoptes la stratégie "avortement thérapeutique d'un rêve non abouti" en mode pédagogie accélérée ou comment ne pas se tromper de vie en une seule et unique leçon. Tu expliques gentiment que c'est un métier difficile, que tu songes d'ailleurs à en changer. Tu étales de la statistique comme on le ferait avec de la confiture sur un pain brioché juste pour étayer ton propos et épater la galerie. Tu dresses le portrait morbide d'une profession en souffrance qui subit aujourd'hui les affres du chômage. Et surtout, tu mets un point d'honneur à peser chaque mot pour qu'il percute bien dans le cerveau immature de l'adolescente prépubère que tu as en face de toi.

Les Joies de Noël !

Moyenne

C'est à cette minute précise que ta soeur  vient mettre son grain de sel là où il ne faut pas comme à  l'accoutumée. Elle t'explique qu'infirmière est un noble métier. Tu lui rappelles que cela fait quinze ans que tu l'exerces et que tu en sais quelque chose. A ceci, elle ajoute que le don de soi, y'a rien de plus beau et que sa fille a toutes les qualités pour devenir un être d'exception capable de comprendre la douleur de l'autre et qu'elle a sans doute la vocation. A ce moment de la conversation, tu vois la gamine avec une auréole qui brille au dessus de sa tête. Tu te dis que c'est foutu et tu commences à faire machine arrière. Autant le dire clairement, ta soeur, qui bosse dans une banque, n'a qu'une vision très subjective du sens du mot "vocation". Tu te répètes intérieurement que c'est Noël et qu'il ne faut pas faire de vagues. Tu tentes toutefois une dernière approche pour dissuader la petite donzelle. Avec ta finesse légendaire, tu lui suggères d'autres professions qui te paraissent bien plus intéressantes. "Tu pourrais faire bankster ou politicienne tiens ! Ça, ce sont de vrais métiers, des emplois bien payés, évolutifs, reconnus, Ta mère serait ravie de pouvoir dire que la chair de sa chair a suivi ses traces. Elle jubilerait tout autant de te voir devenir sénateur ou député ou ministre tiens !" Ta soeur forcément apprécie moyen moyen la blague qui frôle l'incident diplomatique. Tu te prends en pleine poire ton célibat de trentenaire bien dépassé, ta méconnaissance du rôle de mère, ton caractère de chien que plus personne ne supporte et d'autres horreurs que nous tairons ici. Tu comprends alors qu'il vaudrait mieux t'occuper de tes oignons car la guerre est déclarée...

Tu adoptes donc la stratégie du repli militaire qui consiste à faire croire à l'ennemi que tu abandonnes la partie. Tu remercies Tata Monique pour son intervention divine et sa liqueur de poire maison qui a le don de calmer les esprits échauffés. Tu te dis que les rêves d'enfants sont versatiles et que, demain, la petite voudra peut-être devenir une starlette de "L'île de la tentation" ou participer à "L'amour est dans le pré". Ironiquement, tu te marres et tu espères d'ailleurs que tu auras encore quelques Noëls pour la convaincre de changer d'avis...

Merry christmas et à l'année prochaine si vous le voulez bien ...

La Seringue.