La trahison des Images

"Ceci n'est pas une pipe", célèbre huile sur toile de Magritte peinte en 1929 s'appelle en réalité "La trahison des images". Dans cette oeuvre, le peintre montre le rapport entre l’objet, son identification et sa représentation. En effet, la pipe du tableau ne sera jamais bourrée de tabac et ne dégagera jamais aucune odeur. La pipe n'est pas une pipe tout comme la carte n'est pas le territoire. Chacun se construit sa propre vision du monde et la représentation qu'il en a est toujours subjective. 

Ainsi, n'importe quelle photo postée sur les réseaux sociaux peut-elle enflammer la toile. Où untel voit un enfant qui embrasse son grand-père, d'autres voient un pédophile. Où certains pensent apercevoir un immeuble qui s'effondre sous le poids des bombes dans un pays en guerre, d'autres entrevoient une vieille bâtisse vouée à la destruction. Où d'autres encore perçoivent le manque de professionnalisme de leurs collègues infirmiers libéraux, d'aucuns y distinguent les difficultés liés à un mode d'exercice où il faut souvent s'adapter. La carte du monde qui nous est propre  influe sur nos choix et nos perceptions du territoire. Elle nous donne une représentation souvent erronée de la réalité, nous enferme dans nos a priori et nous empêche de voir un peu plus loin que le petit bout de la lorgnette. 

Ce serait sans doute enfoncer des portes ouvertes que de dire que le métier d'infirmier demande beaucoup de rigueur et d'organisation.  Cette obligation d'avoir une pensée rationnelle à la limite du "psycho-rigide" construite autour des soins amène parfois certains d'entre nous à émettre des jugements de valeur à l'égard de leurs confrères ou consoeurs. Les réseaux sociaux se transforment alors en véritables tribunaux où l'on peut assister à des lapidations verbales. Le manque de professionnalisme et de distanciation professionnelle sont alors pointés du doigt. La carte devient alors le territoire. Pourtant, qui peut se targuer d'avoir une attitude exemplaire ? Qui n'a jamais commis d'erreur ? Qui a une pratique professionnelle irréprochable ?  Et plus que tout encore, qui n'a pas eu un jour à dépasser les règles pour s'adapter à une situation particulière ?

Derrière les photos, il y a des vies, des impératifs, des aléas, des chemins qui ne vont pas toujours tout droit. Il y a des raisons, des adaptations, des contraintes, des envies aussi. Derrière les photos, il y a simplement des humains qui font parfois ce qu'ils peuvent avec les moyens dont ils disposent. Il y a ce patient que l'on tutoie, ce baiser que l'on donne en dépit de la distanciation professionnelle. Il y a ce présent que l'on accepte bien qu'on n'en ait pas le droit. Il y a ce petit pas de trop que l'on fait pieds nus dans une douche pour accompagner un patient qui a besoin d'être stimulé. Derrière les photos, il y a un langage, les mots pour le dire, la compréhension d'une histoire, la tolérance et l'indulgence. Derrière les photos, il y a un savoir infirmier que l'on nomme empathie...Alors Pro ou pas Pro ?

Petit passage en revue des trucs-pas-pros les plus courants (liste non exhaustive évidemment) que l'on peut rencontrer chez l'infirmier Homo libéralis.

Le clébard dans la bagnole : Pro ou Pas Pro ?

Le toutou en tournée  est devenu une pratique courante depuis quelques années. Le pépère à sa mémère est, le plus souvent, installé confortablement sur le siège arrière de la voiture voire parfois même sur le siège passager. Marotte, solitude, peur des agressions ? L'origine de cette lubie n'est pas clairement déterminée mais elle semble faire de plus en plus d'adeptes.

Pourtant, Médor ou Pollux ou quel que soit le nom qu'on leur donne ne sont pas, à proprement parlé, des modèles de référence en matière d'hygiène dans les soins infirmiers. Malgré les précautions d'usage en terme de vaccinations, malgré les vermifuges et les shampouinou-tout-doux fait avec amour par la toiletteuse chaque semaine,  nos amis les canidés n'en sont pas moins porteurs potentiels de petites bêbêtes susceptibles de nuire à des patients fragilisés. Ils ont également la fâcheuse manie de larguer leurs poils un peu partout.

Le véhicule de l'infirmier libéral fait souvent office de bureau et de réserve de matériel, il n'est pas certain que la fonction "chenil" soit dès lors très adaptée... Alors Pro ou pas Pro ?

 

Le Vernis et les Bagouzes : Pro ou Pas Pro ?

Les infirmiers libéraux qui portent des bagues ou gardent simplement leur alliance pour travailler sont légion et pourtant...Les études sur le sujet se suivent et se ressemblent toutes. Les hygiénistes sont unanimes : zéro bijou, zéro bagouzes sur les mains des soignants ! La bague, c'est le dernier repaire, l'ultime repli des bactéries pathogènes.

On vire donc la chevalière de l'oncle Alfred aux initiales de la famille, on remballe le camée vintage chiné dans le vide-grenier et on range son alliance pour aller bosser. Quant au vernis à ongles ou aux faux ongles, non seulement, ils grouillent de germes mais en plus , nombreux sont ceux qui contiennent des substances suspectées de déclencher certains cancers.

On estime que 90% des infections sont transmises par manuportage...Alors Pro ou Pas Pro ?

 

Être au bout de sa vie et Bosser quand même : Pro ou Pas Pro ?

Vous avez 39° de fièvre, l'allure chancelante, le palpitant qui palpite, vous êtes l'heureux élu de la gastro qui décime votre quartier ou encore, vous faites votre varicelle à 35 piges et pourtant vous bossez quand même... La langue pâteuse et l'oeil vitreux, vous rampez jusqu'à votre bagnole à six heures du mat.

Héroïquement, vous terminez votre tournée à genoux satisfait d'avoir bouclé cette matinée de travail. Vous plongez dans le coma et vous repartez pour la même aventure en version "tournée du soir". Vous pensez que vous êtes un warrior.

Vous vous dites que vous vous sacrifiez pour vos patients en omettant toutefois de préciser que vous pouvez gentiment leur refiler votre bébé.  Cette acte de "bravoure" au demeurant glorieux est également dangereux pour vous et votre santé. Alors Pro ou pas Pro ?

 

Bosser avec une attelle, une minerve ou un plâtre : Pro ou Pas Pro ?

La petite entorse du jour de repos et son attelle sexy, le petit canal carpien qui se rappelle à notre bon souvenir et la même attelle sexy en version poignet, l'abruti qui vous a défoncé votre bagnole vous imposant le port d'une minerve, voilà bien des petits tracas qui ne vont pas vous faire reculer devant votre tournée. Ni une, ni deux, c'est prothésé que vous irez bosser. En dehors du danger de conduire ainsi harnaché, le porte d'attelles ne semble pas correspondre aux critères d'hygiène en matière de soins infirmiers.

De plus, l’article R412-6 du Code de la route dispose que "tout conducteur doit se tenir constamment en état et en position d’exécuter commodément et sans délai toutes les manœuvres qui lui incombent." Par conséquent, conduire un véhicule avec une minerve ou un plâtre est passible d’une amende pouvant aller jusqu’à 150 euros ainsi que l’immobilisation du véhicule. Alors Pro ou pas Pro ?

 

 

Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché lui jette la première pierre » (Jn 8,7).

La Seringue.

 

1ère photo : Magritte, 1929  - « ceci n’est pas une pipe ».

http://www.ahp-hygiene.org/view.php/LIVRET%20ZERO%20BIJOU_fevrier2017.pdf 

https://www.lesfurets.com/assurance-auto/guide/peut-on-conduire-avec-un-platre-ou-une-minerve