L'Impôt du Sang !

Durant la Première Guerre Mondiale, un grand nombre de quidams ont été propulsé au rang d'infirmier. Souvent jeunes, peu préparés à ce qui les attendait, ces infirmiers de ce que l'on nommera plus tard la Grande Guerre durent affronter non seulement la boue, le froid, les tirs et les tranchées mais également le sang, les chairs déchiquetées et les hurlements de douleur de leurs compatriotes.

Ainsi, le 02 août 1914, jour de l'ordre de mobilisation générale en France comme en Allemagne, l'effectif des infirmiers français passe de 8 870 à 108 870 hommes, personnels de l'active et de la réserve compris.

Dès le début du conflit, les pertes sont considérables, les effectifs fondent  comme chair à canon sous les tirs de l'ennemi.

L'afflux continu de blessés génére un grand désordre et beaucoup d'improvisation. Aussi, en juillet 1915, la loi Dalbiez impose-t-elle l'envoi au front des effectifs sous-utilisés. La patrie en danger, chaque homme valide se doit de payer ce que l'on appelle "l'impôt du sang". Insatiable, la guerre réclame toujours plus de vies humaines...

C'est ainsi qu'un photographe pas comme les autres du nom de François Henri Gabriel (1883-1964) est mobilisé en tant qu'infirmier en août 1914.

 

Le "Roi des Photographes"

François Gabriel, proclamé "Roi des Photographes de la Butte Sacrée" par l'artiste et caricaturiste Marcel Matho résidait au 36 rue Muller, rebaptisée 2 rue Utrillo à Montmartre. 

Au pied de l'escalier de 65 mètres de long qui mène au Sacré-Coeur, cet artisan de l'image avait sa boutique, son labo et son appartement. Installé dans cette petite rue passante, il ne cessa de photographier le tout Montmartre endimanché des jours de fête ensoleillés. Ici, un couple d'amoureux, là, des amis en goguette,  là encore une famille dont la petite dernière vient juste de voir le jour, là toujours, des épouses endeuillées par la monstruosité que fut ce début de siècle.

François Gabriel est le témoin actif du temps qui passe et son travail photographique constitue aujourd'hui une sorte de mémorial des escaliers de Montmartre. L'originalité de son travail réside dans le choix de cet espace singulier que sont les marches de cet escalier. Ses photos qui se suivent et se ressemblent paraissent donner vie à tous ces inconnus qui, le temps d'un "clic, c'est dans la boîte" ont pris la pause. 

Des Nouvelles du Front !

François Gabriel a 31 ans lorsqu'il est mobilisé. Envoyé au front comme infirmier, il passera quatre longues années dans cet enfer où les blessés arrivent chaque jour par dizaines. Les conditions de prise en charge sont rudimentaires en regard des traumatismes et atteintes physiques subies par les soldats. Extractions de balles ou d'éclats d'obus, amputations, traumatismes de la face se succèdent à un rythme effréné. Les antibiotiques n'ont pas encore vu le jour, la liqueur de Dakin est alors l'antiseptique de premier choix pour réduire les infections et les risques de gangrène.

L'histoire ne dit pas quelle fut l'ampleur du traumatisme psychologique de cet homme après toutes ces années à baigner dans le sang et les larmes. Combien de François Gabriel ont dû affronter la peur et la mort sans y avoir été préparés ? Combien ont gardé au fond d'eux cette tristesse incommensurable d'avoir vécu l'horreur et d'y avoir survécu ?

A l'armistice, François est retourné à son trépied. Il a poursuivi cette activité quasi-obsessionnelle qui consistait à immortaliser le temps en bas d'un escalier. Il est permis d' imaginer qu'il s'ingéniait méthodiquement à fixer la vie sur pellicule de peur qu'elle ne s'en aille...

François Gabriel a 76 ans lorsqu'il ferme sa boutique en 1959. Les promeneurs et les touristes se baladent alors avec leur appareil photo en bandouillère. Le métier de photographe ambulant se meurt doucement. François Gabriel s’éteindra, quant à lui, le jour de Noël de l'année 1964 dans le plus plus grand anonymat. Des années plus tard, sa petite-fille exhumera une lourde valise remplies de clichés et de négatifs, testament rare d'une époque aujourd'hui révolue, mémoire du Montmartre d'antan...

photo : François Gabriel se trouve en troisième position en partant de la gauche)

L'histoire de Sarah !

Sarah Litmanovitch était une petite fille de confession juive qui habitait au 7, rue de Ramey dans le 18ème arrondissement  où ses parents, originaires de Kiev  possédaient un atelier de broderies. Elle apparaît à leurs côtés sur les quatre clichés pris par François Gabriel au bas de l'escalier de la rue Muller entre 1926 et 1936 (là où il y a la petite croix). Elle a 17 ans en 1942 lorsque ses parents sont raflés, internés à Drancy puis déportés à Auschwitz d'où ils ne reviendront pas. Engagée dans la résistance, elle survivra dans la clandestinité. Elle a 75 ans en l'an 2000 lorqu'elle se décide enfin à raconter son histoire en publiant un texte illustré de ses peintures « Devoir de Mémoire »

François Gabriel n'a d'ailleures sans doute jamais rien su du destin tragique de cette famille...

Un livre Souvenir : " To Heaven"

Présenté au salon COSMOS ARLES BOOKS, à l’occasion des Rencontres de la photographie d'Arles 2018, cet ouvrage réunit des photographies réalisées par  François Gabriel, photographe de rue, entre le début des années 1920 et la fin des années 1950. Pendant plus de 30 ans, celui-ci photographie, selon le même protocole et de façon quasi obsessionnelle les passants de l'escalier Muller, à Montmartre.

TO HEAVEN
Direction d'ouvrage : Jean-Marie Donat
Photographies : François Gabriel
Sélection et organisation iconographique : Jean-Marie Donat et Emmanuelle Fructus
Contributeurs : Hélène Guillon-Gabriel, Emmanuelle Fructus (Un Livre - Une Image), Danielle Lacroix, Gérard Bourgeon, Jean-Marie Donat.

Format : 19,5 x 22 cm
Nombre de pages : 200 pages
Impression : Profilbulk 1,08 135 g
Couverture : toile IMPERIAL.
Une vignette/photo en couverture. Impression et reliure en Europe.
Prix de vente : 49 euro

 

La Seringue.

 

http://hopitauxmilitairesguerre1418.overblog.com/2018/04/infirmiers-et-infirmieres-militaires-1708-2008.html

https://www.jstor.org/stable/25732538?seq=1#page_scan_tab_contents

http://www.dixhuitinfo.com/societe/histoire/le-montmartre-de-francois-gabriel/article/francois-gabriel-photographe-du

http://www.dixhuitinfo.com/societe/histoire/le-montmartre-de-francois-gabriel/article/le-roi-des-photographes-aux

http://www.montmartre-secret.com/2015/03/rue-utrillo-rue-muller-francois-gabriel-photos-d-un-enfant-de-1920-a-1932.html

http://parissecretetinsolite.unblog.fr/2010/01/20/802/

http://amontmartre.over-blog.com/article-nouvelles-du-18-eme-38765664.html

https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=6&ved=2ahUKEwjQ48KpmpXdAhWILcAKHd-fAC8QFjAFegQIBBAC&url=https%3A%2F%2Fsfi.usc.edu%2Fsites%2Fdefault%2Ffiles%2FSarah%2520Chaumette%2520bio.pdf&usg=AOvVaw2xpimJkXb5mdYcxSONPKVw

http://www.innocences.net/product/to-heaven