Madame l'infirmière,

Je pense bien à vous en ce début de septembre. Les arbres centenaires du square Diderot portent déjà leurs habits d'automne. Leurs feuilles aux couleurs chatoyantes virevoltent et tourbillonnent. La nonchalence de l'été a fait place à l'agitation de la rentrée. Les rues sont à nouveau embouteillées, les passants ne flânent plus, leurs visages portent encore le hâle de leurs vacances passées. Affairés, ils vont et viennent dans ce quartier qui m'a vu naître.

Chaque jour,  je  vous vois traverser d'un pas décidé ce petit square qui mène à l'avenue Gambetta. Combien de fois vous ai-je observé ? Des centaines, des milliers peut-être ! Trois années que mon regard se pose sur votre silouhette légère. Trois ans que vous arpentez cette avenue dans un sens puis dans l'autre.  Je connais votre itinéraire par coeur. A six heures, vous vous arrêtez au numéro 9 et vous disparaissez derrière la lourde porte cochère de cette immeuble bourgeois durant une bonne demi-heure.  Je vous retrouve ensuite au niveau de la boucherie Merlot.  Vous poursuivez votre chemin et à l'angle de la rue Pasteur, vous entrez dans la boulangerie Aldebert où vous achetez un croissant aux amandes. Puis vous faites escale aux numéros 15, 23 et 49. Là, vous vous évanouissez encore. Du troisième étage de mon immeuble, je vous perds de vue un moment puis vous réapparaissez de l'autre côté de l'avenue que vous remontez en sens inverse.  Numéros 56, 34, 22 et 6. Votre parcours, ponctué par des entrées et des sorties d'immeubles avec des temps d'absences plus ou moins longs est, à quelques exceptions près, toujours identique. Longtemps, je me suis demandé quelles étaient les raisons mystérieuses qui vous poussaient à disparaître derrière toutes ces portes. Longtemps, je me suis inventé des histoires à votre propos. Du regard, je vous ai suivi par tous les temps, à toutes heures, à l'aube comme au crépuscule et en toutes saisons.

Ainsi vous ai-je observée en ce matin de Noël. Le  quartier était désert. Le vent souffait fort et les trottoirs étaient verglacés. Emmitouflée  dans une énorme écharpe de laine jaune, vous étiez le rayon de soleil de ce froid matin d'hiver. Comme à l'accoutumée, vous sembliez pressée et totalement absorbée par votre tâche. Devant l'échope du fleuriste, vous avez perdu un gant, un gant de cuir marrron je crois. Vous avez poursuivi votre chemin sans vous en apercevoir. J'aurais tellement voulu vous prévenir, crier votre nom et vous le rapporter...mais je n'ai pas osé et surtout, je n'ai pas pu.

J'ai le souvenir d'avoir croisé votre regard  en ce jour d'avril. Vous paraissiez si triste. Votre téléphone collé à l'oreille, vous écoutiez votre interlocuteur à l'autre bout du fil. Vous avez balbutié quelques mots puis vos pas se sont arrêtés. Pétrifiée au milieu de cette marée humaine, suspendue dans la tempête, j'ai cru voir vos larmes couler. Votre coeur semblait si lourd. Vous n'êtes pas passée à la boulangerie ce jour-là. Vous vous êtes rendue directement au numéro 15. Avant de pénétrer dans l'immeuble, vous avez essuyé vos yeux rougis et tenté de retrouver votre sourire habituel. Je vous ai trouvé magnifique. J'ai appris plus tard que vous veniez de perdre un être cher. Pas un parent, pas un ami, non, non, mais un patient que vous suiviez depuis longtemps.

Aujourd'hui, votre robe fleurie danse dans la douce brise de l'aurore. Vos pas légers dévoilent vos jambes fines et musclées. Dans quelques secondes, vous arriverez au numéro 49, vous appuierez sur l'interphone et Nadia, mon auxiliaire de vie vous ouvrira. Vous poserez délicatement votre main sur la mienne et vous me saluerez. Une odeur de croissant aux amandes viendra alors chatouiller mes narines. Vous éloignerez mon fauteuil de la fenêtre pour me faire mes soins et moi je vous parlerai avec mes yeux. Ils vous confieront tous ces maux que je ne vous dirai jamais. Ils vous raconteront la mer qui tempête dans mon crâne, les mots qui se cognent et meurent au bord de mes lèvres. Ils vous diront  le temps où j'étais encore debout, le temps où j'avais des rêves et des espoirs et ce, même si vous ne m'entendez pas... Et moi, j'oublierai un instant le silence de ce corps qui m'a abandonné depuis déjà si longtemps...

Je vous remercie d'être là...

 

La Seringue.