Libéré, Délivré !

Vous en rêviez, vous l'attendiez haletant et fébrile depuis plusieurs jours, il est presque là, à portée de main... Le sauveur, le Graal du travailleur, la peste du capitalisme, le beurre dans les épinards, le cadeau dans le baril de lessive, la perle cachée dans l'huître... Lui, le seul, l'unique, le maGniFik, le fantastique... ce jour modeste mais pourtant extraordinaire plus communément appelé "jour de repos" dans le jargon des soignants. Celui qui nous fait tous danser la samba dans les couloirs de l'hôpital ou chanter "I will survive" à tue-tête dans notre bagnole déclenchant ainsi des intempéries notables dans tout l'hexagone. N'est pas diva qui veut ! Au passage, une des raisons plus que probable du dérèglement climatique vient d'être découverte...

Encore quelques tours de pendule et vous baignerez dans ce doux cocon, ce "no man's land" tant chéri où vous seul êtes autorisé à pénétrer, ce paradis de la glandouille, ce nirvana du prolétaire qui n'appartient qu'à vous. Vous pourrez vous la jouer la tête à l'envers, pas décrassé, mal coiffé, marinant dans un pyjama informe de l'aube à la tombée du jour. Rien ne pourra altérer le plaisir de cette détente bien méritée. Vous allez utiliser et gérer ce temps à bon escient ou tout simplement procrastiner.

Vous finissez donc votre tournée ou votre journée à  l'arrache. Vous vous dites que  "this day will be your day" et vous vous jurez d'en savourer chaque minute pour en profiter au maximum. Et pourtant...

L'Atrophie du Temps qui Passe ...

Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais j'ai de plus en plus le sentiment que les jours de repos sont des mirages qui vont, viennent et disparaissent au gré du calendrier.

Le soleil  ne s'est pas encore levé qu'il fait déjà nuit. Le petit déjeuner est à peine englouti qu'il faut songer au repas de midi. Le  jour de repos tant attendu n'est pas encore entamé que l'on songe déjà au prochain jour de travail. Les 24 longues heures promises rétrécissent comme peau de chagrin et finissent par ressembler à une micro-sieste améliorée.

Serait-ce la pendule qui s'affole ? Un excès de fatigue ? Une distorsion temporelle ? Une question de management ? Un effet lié à l'âge ? En tout cas, il est évident que les heures et les minutes ne se consument pas à la même allure que l'on soit au travail ou de repos. De même, la perception du temps qui passe est différente selon que l'on ait cinq, dix, vingt, quarante ou soixante-dix ans. Chacun se souvient des longues journées d'école qui n'en finissaient pas et des jours de vacances qui fondaient comme neige au soleil. Chaque soignant a probablement recueilli la confidence désespérée ou amère d'une personne âgée qui trouve le temps long et dont le regard reste figé sur une pendule qui refuse obstinément d'avancer.  Le temps semblerait être celui que l'on se construit. L'espace-temps est propre à chaque individu et lui appartient à lui seul. Ainsi, l'agonie peut-elle paraître une éternité pour celui qui l'éprouve et ne représenter que quelques minutes dans la vie du soignant.

Dompter la pendule ?

Nous avons l'habitude de maîtriser le temps dans notre travail de manière à ce que chaque heure et chaque minute soient utilisées de manière efficiente. Cette planification est, pour beaucoup de soignants, une habitude plus qu'un exercice. Elle demande cependant un entraînement et une disponibilité mentale.

Les jours de repos sont synonymes de relâche. Une bonne gestion du temps n'implique pas d'être performant du matin au soir mais de disposer de beaucoup de temps libre et s'il faut parler de temps libre, c'est bien de cela dont on a besoin lorsque l'on est en repos.

Selon Jean-François Dortier, sociologue et auteur de "Gérer son temps, un art de vivre", "maîtriser son temps, c'est d'abord la liberté de décider de sa vie".

Apprendre à gérer son temps libre, c'est principalement définir ses objectifs et ses priorités, lutter contre le perfectionnisme, s'accorder pauses et plaisirs, agir selon son rythme biologique mais surtout vivre l'instant présent sans se projeter dans sa prochaine journée de travail. C'est être là, présent et entièrement dévoué à l'instant T et tout simplement le savourer.

Bon repos à tous...

La Seringue.

 

 Illustration n° 3 : les animations surréalistes de Bill Domonkos.