L'Hôpital se serre la Ceinture !

Tel un pays en pleine disette, l'hôpital français se nourrit aujourd'hui de l'essentiel. Un essentiel qui s'apparente plus à un minimum, un nécessaire, des actes élémentaires qui préfigurent inéluctablement une prise en charge déshumanisée des patients.

De restrictions budgétaires en réductions d'effectifs, l'hôpital est devenu un lieu où l'on soigne sans prendre soin. Ce sont pourtant toujours les mêmes couloirs, les mêmes chambres impersonnelles, les mêmes odeurs de désinfectants, les mêmes plateaux repas insipides, les mêmes sentiments de peur qui l'habite, les mêmes salles d'attente où l'on se morfond affublé d'un numéro.

Les soins curatifs ou palliatifs y sont devenus certes performants, le matériel et les méthodes à visée diagnostique y sont de plus en plus efficaces. La médecine connectée nous promet des jours heureux. L'espérance de vie augmente, le taux de guérison ou de rémission de certaines maladies aussi. Et pourtant...le "prendre soin", l'action de se soucier de l'autre et de son bien-être, de veiller à sa guérison, ce savoir-faire avec autrui, révélateur d'une prise en charge de qualité, est en passe de disparaître faute de temps à lui accorder.

Et la Tendresse Bordel !

L'hôpital est  aujourd'hui un lieu où le patient se sent de plus en plus seul, de moins en moins écouté donc forcément de moins en moins entendu. Les mains qui lui touchaient l'épaule pour lui dire que tout irait bien se sont raréfiées, débordées par d'autres tâches à accomplir. Les regards bienveillants qui lui disaient "je comprends votre douleur, je vais vous accompagner sur ce bout de chemin difficile" se sont éteints. Le temps qui lui était accordé s'est perdu dans les méandres de la rentabilité. Les soignants arpentent dorénavant les couloirs de l'hôpital comme on part au front, baïonnette au canon. Ils font du chiffre, de l'abattage et sous le poids d'une hiérarchie toujours plus oppressante, n'ont plus le temps de "prendre soin" et finissent par ressentir les premiers symptomes de l'épuisement professionnel.

Pourtant, ce n'est pas faute d'en avoir écrit des kilomètres sur la démarche holistique, la prise en charge globale, la relation de confiance, l'éthique du care, l'empathie, la compréhension d'autrui et tout le cortège de conduites à tenir face au patient et sa maladie. Des mois d'études pour les aide-soignants, des années pour les infirmiers à ingurgiter ces savoirs et savoir-être pour, au final, ne pas pouvoir s'en servir par manque de temps.

Time is money !

Les soignants, pris dans cette tourmente comptable, ressentent une frustration à ne pouvoir exercer pleinement leur métier. Ils souffrent de cette incapacité à prendre soin et ont le sentiment de n'être que des exécutants. L'essence même de ce qui les poussait à choisir cette voie s'est progressivement diluée dans la technicité des actes qui s'accumulent. La douleur, le mal-être de toute une catégorie socio-professionnelle est sans doute liée à cette impuissance à s'accomplir pleinement dans son travail, à ne pas être reconnu. Ne plus prendre soin, c'est s'amputer d'une partie de soi, c'est aller contre sa nature, son penchant pour aider son prochain. C'est au final, oublier ce qui nous a construit, ce en quoi nous croyons et s'aliéner.

La médecine connectée qui est sans nul doute un outil prodigieux en matière de suivi mettra assurément en péril la relation soignant/soigné. Ne soyons pas dupes, son utilisation permettra de faire encore plus d'économies de temps et de personnel. Le soignant deviendra avant tout un technicien et cette nouvelle vision du soin signera vraissemblablement la déshumanisation de l'hôpital. Welcome to the 21th century...

Il est impératif de revaloriser ce "prendre soin" indispensable à une bonne prise en charge du patient. Il est nécessaire de se le réapproprier afin de redonner du sens à nos actes. Soigner et prendre soin sont indissociables. Le besoin d'être écouté et soutenu est commun à chaque malade.

La Seringue.