La Machine à Remonter le Temps !

Il y eut un temps, sans doute oublié du plus grand nombre, où l'homme se battait pour l'amélioration de ses conditions de travail et une meilleure qualité de vie. Offrons-nous donc, ce jour, un petit voyage dans le temps. Laissons-nous transporter sur trois siècles d'avancées sociales.  Accrochez vos ceintures, respirez un bon coup, parez au décollage... Ça va décoiffer ! 9.8.7.6.5.4.3.2.1.0 Partez...

Rendons-nous tout d'abord, au 18ème siècle où nos ancêtres travaillent du lever au coucher du soleil. Edison n'étant pas encore né, le labeur se poursuit jusqu'à ce qu'on n'y voit goutte. Femmes et enfants sont inclus dans la masse salariale. Les congés n'existent pas.

Dès 1830, les travailleurs réclament des journées de 12 heures. Leur temps de travail journalier est alors de 15 à 17 heures. Ces conditions effroyables sont à l'origine d'un taux de morbidité énorme chez les femmes et les enfants. L'espérance de vie est courte. Ce n'est qu'en 1848 qu'ils seront entendus. Un décret fixe alors le temps de travail à 12 heures par jour, six jours sur sept.

En 1900, Alexandre Millerand, alors Président de la République réforme le droit du travail et impose la semaine de 70 heures, avec au plus 11 heures par jour. En 1906, la semaine de labeur passe à 60 heures. L'année 1919 voit naître la semaine de 48 heures qui émane d'une revendication du 1er mai 1886 à Chicago. Son décret d'application ne sera effectif qu'en 1926.

Les accords de Matignon de 1936 accordent deux semaines de congés payés par an et fixe à 40 heures la semaine de travail hebdomadaire. Le gouvernement Blum crée un sous-secrétariat d'Etat aux loisirs, les travailleurs eux, se précipitent vers les bords de mer. C'est le temps des vacances.

Sous le gouvernement de Vichy, petit retour en arrière,  l'amplitude de travail est à nouveau arrêtée à 48 heures par semaine. Après la guerre, en 1946, elle repasse à 40 heures par semaine puis, à 39 heures en 1982 et enfin, à 35 heures en 1997.

L'Exception Qui Devient La Règle !

Le temps de travail à l'hôpital est réglementé par le décret n° 2002-9 du 4 janvier 2002 et notamment par l'article 7 qui stipule qu'en "cas de travail continu, la durée quotidienne de travail ne peut excéder 9 heures pour les équipes de jour, 10 pour les équipes de nuit. Toutefois, lorsque les contraintes de continuité du service public l'exigent en permanence, le chef d'établissement peut, après avis du comité technique d'établissement, déroger à la durée quotidienne du travail fixée par les agents en travail continu, sans que l'amplitude de la journée de travail ne puisse dépasser 12 heures." Rappelons que la continuité des services hospitaliers exigent une permanence des soins 24/24 heures et 365 jours/an.

Le travail posté en douze heures tend à se développer aujourd'hui dans  bon nombre d'hôpitaux sur le territoire français. Aussi, la dérogation accordée par la loi pour continuité de service public prend-elle des allures de règle que l'on applique non pas par besoin de personnel ou amélioration des prises en charge, mais plutôt pour des exigences budgétaires. Passer de trois équipes à deux équipes par jour permet de réduire les effectifs. Selon les calculs de L'École des Hautes Études en Santé Publique (EHESP), ce remaniement du temps passé à l'hôpital génére des économies de personnel de l'ordre de 3.5 % par rapport à une organisation en 7h30/10H00. On comprend de suite le projet du gouvernement de se séparer de 22 000 agents d'ici à 2017...

Tic Tac Boum !

Les instances dirigeantes vantent les mérites du travail en 12 heures. Qualité des soins améliorée, confort de vie du personnel, gestion simplifiée pour les cadres sont les principaux avantages exposés par celles-ci. Le personnel, surtout les plus jeunes, est souvent conquis par ce type de plannings qui laissent plus de temps libres et plus de place à l'organisation de la vie privée.

Pourtant, il apparaît qu'au-delà de 6 heures de travail, la vigilance baisse, les risque d'accidents augmentent. Aussi, le travail en 12 heures nécessite-t-il deux pauses de 20 minutes au moins. Les temps de pauses sont-ils respectés dans les services où le manque de personnel est déjà criant ?

La durée maximum hebdomadaire ne peut dépasser 44 heures. Ce qui impose de limiter à trois le nombre de jours ou de nuits de travail sur une période de sept jours (article 9 du décret 2002-9 du 4 janvier 2002). Qu'en sera-t-il lorsque les effectifs qui travaillent en 12 heures seront à flux tendu ? Y-aura-t-il d'autres dérogations qui autoriseront le dépassement de ces 44 heures par semaine ?

Entre deux journées de travail, il doit y avoir 12 heures de repos obligatoires. Qu'en est-il du temps de transmission, d'habillage ou de déshabillage si les équipes ne se chevauchent plus ? Le personnel fera-t-il don de son temps, pourtant si précieux, pour effectuer ces tâches indispensables à la bonne marche des services ?

D'autre part, commencer à 7h00 le matin pour terminer à 19h00 le soir sans avoir vu le jour pendant plusieurs mois de l'année a des conséquences désastreuses sur la santé. Les effets de la lumière naturelle ne sont plus à démontrer. Elle agit sur la mémoire, l'humeur, le sommeil, les capacités d'apprentissage. A tel point qu'en 2013, Le Tribunal de Zurich a condamné une entreprise à offrir 40 minutes de «pause lumière» à ses employés qui travaillent au milieu des néons toute la journée.

Mathias Waelli, maître de conférences à l'Institut du Management, École des Hautes Études en Santé Publique (IDM-EHESP) précise, à  propos du travail en 12 heures qu"il faut aussi considérer la question de la santé physique à long terme, sur laquelle nous n'avons pas de données". Rendez-vous donc, d'ici quelques années pour prendre l'ampleur des dégâts ou pas ...

Ne soyons pas dupes ! Derrière des objectifs qui tendent vers l'amélioration de la qualité des prises en charge et l'élévation du bien-être du personnel se cachent simplement l'intention de réaliser des économies. Qu'en sera-t-il lorsque les équipes seront réduites au minimum ? Comment palliera-t-on les absences et les arrêts maladie ?

Peut-être verra-ton naître alors une nouvelle dérogation qui autorisera pour les besoins du service, le travail en 13, 14 ou 15 heures ... Bienvenue dans la machine à remonter le temps, vous êtes arrivés en 1830. Tout le monde descend.

 

« Travailler, c’est danser » Karl Bücher, économiste allemand originaire de Leipzig, dans son ouvrage de 1896 intitulé Arbeit und Rythmus

 La Seringue.

 

http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1368

http://www.ihscgtaquitaine.org/ihsa/actualite/28/56-reperes-historiques-sur-les-grandes-etapes-de-la-reduction-du-temps-de-travail-.html

http://www.humanite.fr/hopital-ici-ne-soigne-plus-compte-576112

http://www.humanite.fr/les-faux-espoirs-et-vrais-dangers-des-douze-heures-lhopital-550421

http://www.techopital.com/Travail-en-12-heures--les-pieges-a-eviter-pour-les-DRH-NS_1169.html

https://www.sidiief.org/wp-content/uploads/SP6.4-Congres2012-Hupe-Catherine1.pdf

http://www.bilan.ch/economie/dedommagement-en-vue-pour-le-travail-sous-neons