Le Monde selon la Technocratie !

Nul ne conteste aujourd'hui que la Nomenclature Générale des Actes Professionnels des infirmiers libéraux a besoin d'un sérieux dépoussièrage. Une petite cure de jouvence s'impose tant sur le sujet épineux de la cotation des actes et de leur interprétation que sur celui, tout aussi abscons, de leurs intitulés.

Au Chapitre II qui réglemente les soins spécialisés, il est question d'actes du traitement à domicile d'un patient immunodéprimé ou cancéreux. On sent de suite toute l'humanité qui a été mise dans cet intitulé. En technocratie, on ne s'embarrasse pas avec de l'émotionnel, on y va franco de port, on balance façon brut de décoffrage. Ainsi, un cancéreux est un cancéreux, un syphilitique est un syphilitique et un sidéen reste et demeure un sidéen.

Pourtant, depuis longtemps déjà, la terminologie de patient "atteint d'un cancer" ou "souffrant d'un cancer" a remplacé le vocable "patient cancéreux" stigmatisé et n'ayant une identité qu'au travers de sa pathologie.

Dire d'un patient qu'il est cancéreux revient à lui coller une étiquette dont il se passerait bien, les effets secondaires des traitements lui rappellent en effet chaque jour la lourdeur de la maladie. 

Le pouvoir des Mots !

Prendre soin de l'autre, c'est aussi utiliser un langage adapté pour parler de la maladie et choisir les mots pour exprimer les maux.

Être cancéreux, c'est dans l'esprit de beaucoup  n'avoir que peu d'espoir d'en réchapper. Pour cette raison purement sémantique, l'oncologie remplace aujourd'hui de plus en plus le terme "cancérologie". Pourtant, ce sont deux spécialités identiques avec le même cursus universitaire. La seule différence réside dans le sens et la puissance émotionnelle qui émanent de ces mots. L'oncologie n'évoque pour l'instant pas grand chose pour les non-initiés.

A contrario, la cancérologie reste lourde de sens dans l'imaginaire populaire malgré les progrès réels dans ce domaine. De même, la tumeur (tu meurs !) a fait place à l'adénome laissant au patient un peu plus d'espoir de survie. La terminologie du cancer joue donc un grand rôle dans le vécu et la perception de la maladie. Ce qui se traduit sans nul doute par une meilleure acceptation du traitement et donc de son efficacité.

Être un patient cancéreux paraît être une situation rédhibitoire qui reflète une attitude passive. La maladie a envahi mes cellules et fatalement, la bataille est déjà quasiment perdue. Les raisons de se battre s'en trouvent dès lors amoindries.

Être atteint d'un cancer, c'est préserver un statut de victime et/ou de guerrier luttant contre l'envahisseur. Le cancer est une guerre contre un adversaire qui s'insinue, qui prolifère et qui conquiert un territoire. Le cancer est un "Autre" qui colonise.  Il m'a atteint mais je trouve les ressources pour me défendre.

Le terme "immunodéprimé" est lui aussi chargé de sens. Il évoque à lui seul l'abattement, l'apathie et un certain marasme face à la maladie. Il peut être interprété comme une forme de dépression liée à un état physiologique entravant ainsi, le chemin vers un "aller mieux" à défaut d'un "aller bien".

En tant que soignant, les mots que nous employons ont de toute évidence un impact sur le devenir de nos patients et sur la gestion de leurs pathologies. Prendre en compte la capacité d'absorption de nos malades, être conscient de leurs facultés à intégrer des informations, comprendre leurs douleurs font partie de nos compétences. Être attentif à ces "mots-maux" permet, à l'évidence, d'éviter certains écueils dans une prise en charge. Ainsi, de nombreuses publications relatives à ces pathologies lourdes tendent de plus en plus à édulcorer le jargon médical afin qu'il soit moins brutal pour les malades.

La Seringue.

https://www.cairn.info/revue-societes-2009-3-page-57.htm

http://www.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2009-3-page-247.htm