La ballade de Narayama ou vieillir au Japon

En 1860, dans un village pauvre et isolé de la province du Shinshu au Japon, la coutume veut que les personnes atteignant l’âge de 70 ans aillent mourir au sommet de la montagne de Narayama (« la montagne aux chênes ») où se rassemblent les âmes des défunts. Pour ce long voyage, le fils aîné est chargé de transporter son parent sur son dos, sans avoir le droit de lui parler, sans jamais se retourner sur le parcours, sans jamais être vu de quiconque. Tel est le thème du film du cinéaste japonais Shoei Imamura pour lequel il a reçu la palme d'or à Cannes en 1983.


Aujourd'hui, le Japon doit affronter le vieillissement de sa population, un quart des habitants a plus de 65 ans soit presque 32 millions de personnes. D'après l'OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques) le Japon se situe en quatrième position des pays affichant le taux de pauvreté le plus élevé derrière le Mexique, la Turquie et les Etats Unis. Par manque de place dans les structures de soins, beaucoup de personnes âgées vivent dans une grande pauvreté, meurent seules et abandonnées. Cette abandon social des personnes âgées porte le nom de Kodokushi (littéralement : mort dans la solitude). Aujourd'hui, plus de 420 000 personnes sont en attente de places dans des structures d'accueil au pays du soleil levant

Kodokushi (孤独死)

Il semblerait que le terme kodokushi soit devenu courant après le tremblement de terre de Kobe en 1995, des milliers de personnes âgées ayant été déplacées dans des habitations temporaires les menaçant ainsi d'isolement et de précarité (le système de retraite japonais n'étant pas l'un de plus performant). C'est à cette époque que les premiers cas de Kodokushi sont apparus.

Aujourd'hui, le phénomène est devenu tellement banal qu'il n'intéresse même plus les médias. On estime que quelques 30.000 personnes âgées meurent chaque année victimes de Kodokushi. Elles meurent donc seules, dans le dénuement le plus total, parfois de faim, et souvent, l'inquiétude de leurs disparitions ne survient que lorsque l'odeur de la mort rôde dans les immeubles, c'est à dire des jours voire des semaines plus tard.

Dans une société qui a longtemps vécu avec trois générations sous le même toit,  le problème du Kodokushi est perçu comme une honte et un déshonneur mais aussi une culpabilité certaine de laisser mourir son parent, grand-parent, oncle, tante ou cousin dans l'indifférence.

Soleil Vert : une alternative !

On se souvient du film  "Soleil vert" de Richard Fleischer sorti en 1972 tiré d'un roman d'anticipation d'Harry Harrison intitulé "Make room ! make room !". L'action se situe en 2022 à New York, ville surpeuplée de 40 millions d'habitants où l'homme, ayant épuisé quasiment toutes les ressources, doit pour survivre se nourrir d'un barre protéinée appelée "soleil vert" dont l'origine est somme toute, mystérieuse. Dans un climat d'émeutes liées à la faim, on apprendra à la fin du film que les fameuses tablettes protéinées sont en réalité fabriquées à partir de cadavres euthanasiés.

Et bien, l'euthanasie fut justement proposée par le ministre des finances japonais  Taro Aso en décembre 2014. Dans un discours, il accuse les personnes âgées de coûter trop cher à la société en  incriminant au passage les femmes en âge de procréer, responsables selon lui de la baisse dramatique de la natalité. La solution "finale" est radicale et il l'évoque en ces termes :

"Que Dieu vous préserve de continuer à vivre alors que vous voulez mourir. Je ne pourrais pas me réveiller le matin en sachant que c’est l’État qui paie tout ça pour moi".

Ou encore : "Les gens pendus au bout d’un Baxter et leur entourage. La problématique des dépenses faramineuses en gériatrie ne sera résolue que si vous les incitez à se dépêcher de mourir".

Devant la levée de boucliers des médias et une certaine gêne de la population, Monsieur Taro Aso a dû présenter  ses excuses lors d'un communiqué de presse... Hara Kiri !

 

La Seringue.