Jeanne est tombée ce matin. Jeanne est  tombée et elle sait que sa vie ne sera plus jamais pareille. Jeanne est tombée et, avec elle, le joli vase rempli des roses qu'elle avait cueilli hier au soir. Depuis, Jeanne est prostrée. Un pas mal assuré, un sol glissant, un équilibre de vieillard qui joue les acrobates avec la pesanteur, badaboum ! La chute, la dégringolade. Une douleur aiguë dans la jambe gauche. impossible de se relever. Jeanne git sur le carrelage froid de la salle de bains. Du haut de ses 87 printemps, elle est un peu secouée.  Pourquoi a-t-il fallu que Christophe rechigne à se laver ce matin ? se lamente-t-elle. Elle voulait simplement le rassurer, lui montrer que l'eau n'était pas trop froide ni trop chaude. Elle se préparait à lui frotter le dos avec le gant de toilette mais lui, n'en avait pas envie et voilà, c'est arrivé, Jeanne est tombée. Christophe s'agite, crie et pleure.  Il est à moitié nu. Il ne comprend pas pourquoi sa mère est à terre, pourquoi elle ne se relève pas. jeanne pense à Florence, son infirmière, qui ne va pas tarder. Elle est à la fois rassurée et paniquée à l'idée de savoir que les secours vont arriver bientôt. Florence n'a de cesse de lui répéter depuis des mois que cette vie à deux n'est plus possible, que Christophe devient une charge trop lourde pour son petit corps si frèle, qu'il faudrait trouver une solution, que ça ne peut plus durer... Jeanne ne veut pas de solution. Elle ne veut rien changer...

Jeanne regarde les roses qui se meurent lentement sur le sol mouillé. Elle songe à cet enfant sorti de ses entrailles 47 ans auparavant. Elle se souvient des autres, ceux qui n'ont pas eu de nom parce que nés et morts trop tôt. Elle sanglote...Elle se dit que la douleur de les avoir perdu tous les quatre est toujours là, prégnante, dissimulée au creux de sa poitrine, prête à ressurgir au gré des souvenirs. Puis la joie ancienne d'avoir mené à terme cette grossesse-là l'étreint à nouveau. Elle revoit le petit visage un peu lunaire de ce bébé si étrange. Elle revoit ses yeux bridés et son nez aplati. Les vestiges de ce bonheur passé l'emportent.

A l'annonce du handicap, Jeanne sut qu'elle aimerait son unique enfant plus que sa vie. Elle comprit à son premier cri qu'elle le protégerait toujours et réalisa très vite qu'il lui faudrait s'en occuper jusqu'à sa mort. Elle se souvint du regard des autres, des difficultés de scolarisation, des batailles menées pour intégrer ce petit dans les cours de récréation et les jardins publics. Le visage de Charles, son époux, lui traversa l'esprit. Charles n'avait jamais totalement admis que ce fils puisse être le sien. L'accepter avec son handicap était, pour lui, une épreuve insurmontable. Jeanne se dit qu'iI avait tout de même été un père responsable et aidant à défaut d'être un papa aimant.  Charles n'était plus depuis si longtemps. Combien d'années dejà, se demanda-t-elle ? 36 ans... 36 années seule avec Christophe. Elle se dit qu'elle n'avait sans doute pas  toujours été à la hauteur, qu'elle avait été et qu'elle était encore une mère trop protectrice.  Confrontée à ce qu'elle fut, penchée sur le miroir de son existence, elle en déduit simplement que l'amour avait été plus fort que tout.

Christophe la ramena à la réalité. Les yeux baignés de larmes. Il l'exhortait à se lever. Clouée au sol,  Elle n'y arrivait pas. Elle regarda ce grand garçon impuissant et désarmé. Elle se demanda qui allait s'occuper de lui lorsqu'elle ne serait plus ? Elle savait ce qui l'attendait. Sa voisine avait chuté dans l'escalier l'année passée. Elle était partie à l'hôpital  et n'en était jamais ressortie. Elle maudit sa maladresse. Elle abomina cette vieille femme incapable qu'elle était  devenue.

Elle entendit la clé tourner dans la serrure de la porte d'entrée. Florence était arrivée. L'enfer pouvait commencer...

L'espérance de vie des personnes handicapées augmente comme celle de l'ensemble de la population. Pourtant, le nombre d'établissements spécialisés pour l'accueil des personnes handicapées vieillissantes reste faible.

En Vendée, il existe depuis 2007, une maison d'accueil où les parents âgés peuvent vieillir avec leur enfant handicapé. La Maison d’accueil familial Marie Claude Mignet, issue d'un projet de l'association Handi-Espoir, est à la fois un foyer de vie de 15 places pour les personnes handicapées et un établissement d'hébergement pour personnes âgées de 20 places. Pour faciliter la cohabitation de personnes très différentes par l'âge, le handicap, l'histoire, l'association Handi-Espoir a fait le choix d'une organisation en 3 petites unités de vie de 5 familles. Au sein d’une unité, chaque famille dispose de 2 studios de 35m² que chacun décore avec ses meubles et agence à son goût.

L’établissement est aménagé dans des bâtiments annexes du château du Boistissandeau, propriété du Conseil Général qui consent à l’association Handi-Espoir un bail emphytéotique d’une durée de 35 ans.

Le Seringue.

 

Photo n° 2 : Pour sensibiliser le public à la cause du maintien à domicile, Rapp Social a de son côté opté pour la « rue ». Le dispositif mis en place pour la Croix Rouge a mis à contribution l’artiste street-art américain Mark Jenkins

http://www.handiespoir.fr/index.php/nos-structures/la-maison-marie-claude-mignet