Quand tu trimballes ta blouse comme une enfant malade !

Bon sang, qu"est-ce que t'es pâle ! Regarde-toi, t'as pas encore 30 ans, où sont passés ton sourire et ta bonne humeur, ces attributs de la jeunesse qui font dire que l'on est invincible, que le monde nous appartient et que l'on peut tout changer ?

En ce froid matin de janvier, tu traînes ton spleen dans les couloirs de ton hôpital pour vieux. Enfin, tu traînes, c'est vite dit. Il semblerait plutôt que tu ne sais plus où donner de la tête. Tu cours dans tous les sens, tu t'agites. Il te faudrait trois paires de bras pour abattre tout ce boulot correctement. Qu'est devenue cette énergie positive que tu transmettais de chambre en chambre lorsque tu y croyais encore. De l'énergie, il ne te reste que le geste, précis, efficace, vigoureux et parfois brutal. Des automatismes à la Taylor, tu sais, ce grand architecte de l'organisation scientifique du travail au 19ème siècle, ce spécialiste de la déshumanisation. Aujourd'hui, même cette blouse informe qui, pourtant, faisait ta fierté semble lasse...

Abattre, dépoter, faire du chiffre, c'est bien de cela dont il s'agit. Trois étages, 90 patients, une infirmier. De la dépendance derrière chaque porte, des escarres, des pansements, des incontinents, des insuffisants de toutes sortes, des déments, des impatients...des soignants trop peu nombreux pour cette marée humaine avide de soins, d'attention et de compassion... Tu besognes, tu panses sans y penser. Tout est devenu mécanique lorsque ton coeur s'est tu. Le pire, c'est que tu n'as rien pressenti, rien anticipé...

Rentrer chez toi, rempli de ce doux sentiment d'avoir accompli ta mission, avoir la certitude du travail bien fait, atteindre le sommet de la pyramide et jouir pleinement d'une forme d'accomplissement de soi est un graal inaccessible. Henderson et ses 14 besoins, Maslow et sa pyramide, Gineste, Marescotti et leur humanitude...ça fait un moment que tu ne crois plus à toutes ses salades.  Le corps y est, c'est certain mais t'as perdu la gniaque, envolés tes idéaux, anéantis ton rêve de Don Quichotte à trois balles. Tu ne changeras jamais le monde, c'est lui qui te changera. Le résultat est là. Aujourd'hui, tu te regardes, ta bouche et ton coeur se sont désséchés et tu n'as rien vu venir. Tu n'as même pas senti que ta vocation se barrait en sucette. Tu sais seulement qu'à présent, tu as mal...et ton corps gêmit de la perte de cet idéal.

La Blouse comme une Évidence !

Pourtant, t'y croyais dur comme fer. T'avais la foi. T'étais convaincu que ton destin était là, qu'il ne pouvait en être autrement. Pour preuve, déjà minot, t'avais la passion du "prendre soin de l'autre", ton petit coeur battait la chamade pour tous les déshérités ou rescapés que la terre pouvait produire. Tu t'émerveillais du miracle de la vie. La mort et la douleur te faisaient verser des flots de larmes que tu séchais dans les jupes de ta mère.

Combien de chiens perdus sans collier as-tu ramassé au grand dam de tes parents, combien d'oisillons tombés du nid as-tu vainement tenté de soigner, combien de vers de terre suicidaires séchés sur le bitume as-tu enterrés en grande pompe, combien de tétards ont vu le jour entre tes petits doigts boudinés ? 

La passion tel un terreau fertile était là et tu mis peu de temps à trouver ta voie. Devenir soignant était pour toi comme une évidence.

La Blouse comme une Seconde Peau !

Après ton bac, Tu as donc passé le concours d'entrée à l'Institut de Formation en Soins Infirmiers et tu l'as eu haut la main. Tu t'es tapé tes 36 mois d'études soit  pas moins de 4515 heures d'enseignement et 245 heures de suivi pédagogique . Tu t'es mangé la vie de groupe, les humeurs des formateurs, les critiques pas toujours objectives des encadrants sur les terrains de stage, l'infantilisation inhérente à l'histoire même de cette profession. Tu as englouti des chapitres sur le respect, l'empathie et le savoir-être. 

Tu as vite compris lorsque tu as débarqué dans certains services, qu'il y avait parfois un fossé abyssal entre la théorie et la pratique. Tu as bien vu que l'Etablissement de soins pour personnes âgées dépendantes dans lesquel tu étais stagiaire était en train de sombrer tel le Titanic. Tu l'as ressenti le malaise des soignants qui tentaient désespérément de colmater les brèches de leur navire. Il ne fallait pas être grand marabout pour comprendre que beaucoup d'entre eux étaient candidats au burn-out, borderlines, hyperémotifs en devenir avant d'être aspiré dans le cocon ouaté de l'indifférence pour ne pas crever.

Malgré tout, tu ressentais toujours cette même fierté à enfiler ta blouse lorsque tu franchissais les portes d'un service. Et tu disais à qui veut l'entendre que cette épidémie chez les soignants ne t'atteindrait jamais. Tu te voyais conquérant, super héros armé seulement de ta bonne volonté pour enfin changer otut ça. Avec tes "si", on aurait mis l'hôpital en bouteille... De la même manière que tu as franchi les portes de l'Ifsi, tu en es sorti, fier de ton diplôme et sûr de tes choix. Tu en étais certain et de manière indéfectible, la blouse était  ta seconde peau.

Et puis, le temps a eu raison de tes rêves et de ta bonne volonté. Ton armure de chevalier s'est peu à peu brisée. L'hôpital compte et toi, à présent, tu comptes avec lui. Tu comptes jusqu'à ce que tu  ne puisses plus compter, jusqu'à ce que ta capacité d'absorption soit atteinte, jusqu'à ce que ta santé physique et mentale en pâtisse. Combien de patients, combien de pansements, combien de perfusions, combien de diatbétiques, la prise de sang en urgence du 12, la sonde à demeure du 9, ne pas oublier de contacter le médecin pour la 19. Tu penses à tes 90 résidents déshumanisés, tu les imagines alignés dans les couloirs. 90 résidents rempliraient trois salles de classe dans une école... 90 résidents, 90 toilettes ou presque... 90 résidents, 270 repas et 90 collations...90 résidents, autant de noms et d'histoires... 90 résidents, une bibliothéque, des puits de savoir... 90 résidents, des parents, nos parents...90 résidents, des chiffres, des additions, des statistiques, des ratios...90 résidents, une infirmière, de la maltraitance institutionnelle pour tous.

Comment en est-on arrivé là ?

La Seringue.

Appel à la grève dans tous les Ehpads le Mardi 30 Janvier 2018

 Mobiliez-vous !

Un appel à la grève au sein des établissements pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), des services à domicile, a été lancé pour ce 30 janvier par une intersyndicale inédite rassemblant la CGT, FO, CFTD, CFTC, UNSA à l'initiative de l'association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA). Ils réclament plus de professionnels auprès des personnes âgées, handicapées, de plus en plus fragilisées.