Les Oubliées...

Si un jour, par hasard, vous passez par le cimetière du Père Lachaise à Paris,  faites un petit détour par la division 17 à deux pas de l'avenue de la Bédoyère. Dans le caveau de la famille Chauvot de Beauchêne est enterrée Bernadette de Beauchêne, descendante d'Edmé-François-Pierre Chauvot de Beauchêne (1780-1830), chirurgien du Roi Charles X.

Cette sépulture pourrait paraître tout à fait anodine s'il n'y avait pas, une épitaphe sur laquelle on peut lire "Bernadette de Beauchêne - infirmière des gueules cassées - 1890-1931". L'histoire n'a malheureusement pas retenu le parcours de cette infirmière comme elle a sans doute oublié les milliers d'autres qui, comme elle, ont fait preuve de générosité, de courage et d'abnégation pour soigner ces pauvres misérables dont personne ne voulait entendre parler.

Ils sont environ 15 000 hommes et quelques femmes à avoir subi des traumatismes au visage durant le Première Guerre Mondiale.  Ces blessés de la face que l'on ne tardera pas à nommer les "gueules cassées" incarnent à eux-seuls l'abomination et l'horreur de ces quatre années de guerre.

L'armistice, signée le 11 novembre 1918 jettera dans l'oubli bon nombre d'entre eux. L'humeur est à la fête, la France d'alors ne songe qu'à se reconstruire et panser ses plaies.

Durant cette période sombre, des chirurgiens et des infirmières tentent l'impossible pour redonner un aspect humain à ces malheureux. Ainsi naît la chirurgie réparatrice et plus particulièrement la chirurgie maxillo-faciale esthétique et réparatrice. Ces patients particuliers sont isolés pour ne pas choquer les autres malades. L'interdiction de visites est parfois prescrite par les médecins pour préserver les familles. L'infirmière devient alors un réel soutien pour ces hommes brisés. Elle est l'épaule sur laquelle ils se reposent, l'oreille qui reçoit les confidences et surtout elle ne détourne pas son regard lorsque tombent les bandages...Les bulletins de l'Union des blessés de la face "Les gueules cassées" créée en 1921 font d'ailleurs état de mariages entre infirmières et soldats défigurés lors de la Grande Guerre. Quant au chirurgien, il fait figure de demi-dieu doté de l'autorité et du pouvoir suprême de redonner un aspect humain à ces visages monstrueux.  Les durées d'hospitalisation souvent très longues, le sentiment d'appartenir à une même famille auront pour impact de faire naître une véritable solidarité voire une fraternité entre ces hommes meurtris dans leurs chairs.

Il existe peu de témoignages de ces infirmières, souvent jeunes et inexpérimentées qui ont côtoyé l'horreur au quotidien durant ces quatre longues années. En dépit du danger, ces femmes courageuses étaient souvent  présentes sur le front. Elles étaient encore là à la fin de la guerre lorsqu'il fallut prendre soin de ces 15 000 soldats défigurés qui n'intéressaient plus personne.

Quelques- unes d'entre elles ont pourtant raconté leur histoire...

Les hommes sans visage d'Henriette Rémi !

henriette rémiHenriette Wille (le patronyme Rémi est un pseudonyme) est une infirmière suisse née en 1885 et décédée en 1978. Issue d'une famille bourgeoise d'horlogers, elle étudie la photographie à Berlin. En 1908, elle ouvre son atelier de photographie à La Chaux-de-Fonds. En 1914, elle épouse Hans Danneil, un officier prussien. Son mariage avec un étranger lui fait perdre sa nationalité. Elle part vivre à Verden an der Aller, au nord-ouest de l'Allemagne. Le conflit éclate entre la France et l'Allemagne, elle se porte volontaire auprès des blessés et se trouve très vite confrontée aux ravages de cette sale guerre. Les corps mutilés par les éclats d'obus, Les visages défigurés ne cesseront d'arriver du front durant quatre années. Les blessés de la face subissent de multiples interventions souvent douloureuses avec des résultats parfois très décevants. Henriette, comme tant d'autres infirmières, ne cessera de les soigner, de les réconforter et de les aimer aussi...

Elle attendra pourtant l'année 1939 pour écrire son ouvrage "Hommes sans visage" qui sera publié en 1942 aux Éditons Spes à Lausanne. Profondément éprouvée par son expérience auprès des blessés de guerre, Henriette oeuvrera pour la paix jusqu'à sa mort à l'âge de 93 ans.

Petit extrait de 'Hommes sans visage" :

"Et elle est venue, la bonne, la douce petite femme. Mais devant ce front sillonné de cicatrices, devant cette absence de nez, devant cette face ravagée, elle s'effondre. Lui, de ses mains maladroites, la cherche. Et les yeux suppliants se tournent vers elle, et les lèvres gonflées se tendent : - Embrasse-moi, embrasse-moi ! Mais elle, affolée, se dégage et se sauve : - Je ne peux pas... je ne peux pas !"

Les Souvenirs de Julie Crémieux !

Julie Crémieux-Dunan (1887-1964) est une infirmière française entrée à la Croix-Rouge en 1907. Dès 1914, elle prend part à la Grande  Guerre. En 1918, elle publie aux Éditions Rouff une brochure intitulée "Souvenirs d'une infirmière"puis en 1934,un ouvrage "Croquis d'heures vécues, 1914-1919."  Elle servira également comme  infirmière major générale en 1939-1940 puis deviendra monitrice générale des conductrices de la Croix-Rouge. Arrêtée suite à une dénonciation en 1943, elle est internée à Drancy d'où elle sera libérée quatre mois plus tard après avoir donné les preuves qu'elle n'était pas juive. Son action et son courage lui valent de nombreuses distinctions et décorations comme la Croix de Guerre ou la Légion d'Honneur. Julie l'héroïne est ensuite tombée dans l'oubli...Jusqu'à sa mort en 1964.

Extrait de "Souvenirs d'une infirmière"

« Toutes les femmes mues par un bel élan de patriotisme et un besoin d’abnégation voulaient être infirmières, bien que beaucoup d’entre elles fussent incapables de supporter la vue du sang. Elles ne se rendaient pas bien compte du rôle de l’infirmière ; moi-même qui le connaissais et avais vu beaucoup de choses, je ne soupçonnais pas que l’avenir me réservât de telles visions. Il fallut donc endiguer cette foule de bonnes volontés, faire des cours, organiser des examens (…) »

Extraits de "Croquis d'heures vécues, 1914-1919"

"(les aviateurs) avouèrent n'avoir jamais cru que les femmes seraient capables de soutenir pareils spectacles et comprirent alors toute la portée de notre rôle infirmière, rôle qu'ils admirèrent sciemment cette fois et plus dévotement. Nous ne fûmes plus de pauvres femmes, êtres faibles, nous étions des camarades combattant chacun comme nous le pouvions, eux tenant contre l'ennemi et nous luttant pour une pieuse besogne contre les émotions et la sensibilité".

Julie Crémieux insiste dans ce deuxième ouvrage sur le manque de reconnaissance envers sa profession, particulièrement lors du défilé du 14 juillet 1919 dans lequel les infirmières et le corps médical tout entier ne furent pas conviés.

"Qu'il me soit permis de dire sans aucune espèce d'acrimonie, que nous avons regretté le coeur un peu gros, de ne pas voir dans ce retour triomphal où étaient représentés tous nos alliés, tous ceux qui avaient collaboré à côté de nos poilus pour cette cause de justice et de liberté, défiler et figurer le corps du Service de Santé, les Médecins, les Infirmières, car nombreux sont morts aussi, nombreuses elles aussi furent victimes de leur dévouement, pour la plupart bénévole. Il aurait été juste d'honorer leur mémoire et de donner la même satisfaction à ceux qui ont apporté tant de soulagement au physique et au moral, ceux qui ont tant vu souffrir, qui n'ont même vu que cela, puisqu'ils n'avaient pas la joie de prendre part à l'action, et par conséquent de recueillir un peu des succès. Mêmes fatigues, mêmes privations et ils ne recueillaient eux, que derniers soupirs et ultimes confessions."

Un siècle s'est écoulé, les infirmières sont plus que jamais en manque de reconnaissance...

La Seringue.

 

https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Grave_of_Beauch%C3%AAne_(P%C3%A8re-Lachaise,_division_17)

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6423517n/f73

Eric Alary, La Grande Guerre des civils, Perrin, 2013, 455 p. (ISBN 978 2 262 03250 0), p. 416

https://information.tv5monde.com/terriennes/les-femmes-et-la-1ere-guerre-mondiale-les-infirmieres-des-gueules-cassees-3403

https://www.ladepeche.fr/article/2014/08/27/1940450-la-chirurgie-reparatrice-est-nee-avec-les-gueules-cassees.html

http://www.crid1418.org/temoins/2016/12/16/remi-henriette-pseudonyme-dhenriette-wille-1885-1978/

Henriette Rémi - "Hommes sans visage" Editions Slatkine, 2014 - 133 pages - ISBN 2832106080, 9782832106082
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6314820z.texteImage
http://www.ego.1939-1945.crhq.cnrs.fr/recherche/detail_aut.php?id_personne=462
Mémoires et antimémoires littéraires au XXe siècle: la Première Guerre Mondiale, Second Volume publié par Annamaria Laserra, Nicole Leclercq, Marc Quaghebeur page 285
 
Noëlle Roger - "Les Carnets d'une Infirmière" Éditions Attinger Frères, 1915 - 48 pages