La vie d'ide en mode Bref !

Hier, en pleine introspection quant à mon devenir, je me suis repassé le film de ma vie d'infirmière. J'ai fait un bond dans le temps de dix ans, quinze ans, vingt ans et des brouettes et je me suis projetée à Cayenne en 2010, 2001, 1994. J'ai pris une claque de plus de deux décennies dans les gencives. J'ai revu mon jean taille basse, ma taille 38 et mon push-up  Wonderbra. J'ai regardé le grand foc qui me sert aujourd'hui de paréo. J'ai jeté un oeil à mon ensemble gaine Playtex et soutif coeur croisé. Je me suis tapé un coup de déprime. j'ai reniflé un bon coup. J'ai adopté la positive attitude et je me suis promis de commencer mon 254...ème régime dès demain la semaine prochaine.

je me suis souvenu du jour du concours d'entrée à l'Institut de formation en soins infirmiers de Cayenne et de l'oral qui s'ensuivit. J'ai revu la petite centaine de prétendants qui briguaient la quinzaine de places attribuée à cette promotion cette année-là. Je me suis dit que mon âge canonique et ma situation géographique m'avaient permis d'échapper à la foire à la compét' qui sévit aujourd'hui. Je me suis imaginée une salle d'expo avec des milliers de candidats alignés en rang d'oignons, prêts à jouer des coudes pour décrocher le précieux sésame. J'ai eu la certitude que si j'avais été parachutée en 2018 pour un tel examen, je n'aurais pas fait le poids. J'ai tenté d'imaginer ma vie sans ce métier...J'y suis pas arrivée !

J'ai alors pensé à ces trois merveilleuses années de formation. Le souvenir de milliers d'heures d'enseignements et de révisions me sont revenues en pleine poire. J'ai songé aux stages formidables mais également à ceux tous pourris qu'il m'a fallu valider pour rester dans la course. J'ai revu le visage des formatrices qu'on appelait alors "monitrices". Je me suis souvenu de celles qui se complaisaient à nous infantiliser... celles qui nous appelaient "les élèves" comme si nous étions encore en primaire. J'ai pensé goûter, j'ai sorti la tablette de chocolat et j'ai fait une croix sur mon régime.

En travelling arrière, j'ai revu la nouvelle diplômée fraîchement débarquée que j'étais devenue trois ans plus tard. J'ai souri lorsque j'e me suis vue déambuler dans les couloirs de l'hôpital, vêtue d'un uniforme immaculé, la pince kocher accrochée à la blouse et le stylo quatre couleurs bien en vue sur la poitrine. Je me suis souvenu que j'étais déterminée à sauver le monde entier, prête à en découdre avec tout ce que la terre compte de maladies, pathologies, infections, bactéries, contagion, interventions... Je me suis dit qu'avec une blouse, une pince et un stylo, c'était pas gagné. Je me suis trouvée des airs de Saint-Bernard. J'ai pensé au tonnelet de rhum qui pend à son cou. Je me suis dit que c'était l'heure de l'apéro !

Je me suis alors rappelé combien mon désir de mettre en pratique tous les savoirs acquis durant ma formation était grand et combien les prises en soin holistiques étaient importantes à mes yeux. J'ai pensé soins personnalisés, prise en charge globale, humanitude. J'ai vu défilé ma carrière en hospitalier. J'ai eu conscience du peu de fois où j'avais pu atteindre ces ambitions. J'ai pensé rendement, efficience, manque de temps, de moyens, de personnel, management... Je n'ai pas regretté mon départ de l'hôpital.

J'ai alors survolé les années qui ont suivi passées à exercer en libéral. Je me suis dit que j'avais eu la possibilité de prodiguer des soins de qualité parce que j'étais libre et indépendante, parce que j'étais le capitaine de mon navire. J'ai revu le visage de certains patients, j'ai songé à la satisfaction du travail bien fait. J'ai pensé épanouissement, estime de soi, besoin de s'accomplir.

Puis, les mots Had, Ssiad, pharmaciens sont venus parasiter mes pensées. J'ai pensé captation de patientèle, glissement de compétences, mépris de la profession.  J'ai trouvé que ma satisfaction à exercer en libéral avait été de courte durée. Je me suis dit qu'il m'avait fallu trois années pour être autorisée à faire des injections, des dilutions d'antibiotiques, des perfusions, des pansements complexes...trois années pour apprendre à manipuler des cathéters, des chambres implantables...Trois années pour être qualifiée à la pose de bas de contention, la surveillance et l'administration de thérapeutiques...Trois années pour être une professionnelle titulaire d'un diplôme d'état... J'ai pensé à l'exercice libéral... je me suis demandé combien d'années il faudrait pour qu'il disparaisse...

Bref, j'ai fait trois ans d'études...

La Seringue.