Titanic Paradise !

Panique dans le monde des infirmiers libéraux, le bateau santé prend l'eau et il semblerait qu'il n'y ait pas assez de canots de sauvetage pour tout le monde.  Le moralomètre chute donc de façon dramatique chez ces professionnels de santé qui se défoncent toute l'année pour offrir des soins de qualité à leurs patients.

Les gouvernements qui se sont succédés égrenent la même litanie depuis plus de 25 ans : la santé coûte cher, nous nous devons de faire des économies...

Dans son rapport annuel sur le financement de la Sécurité sociale, la Cour des Comptes s'exprimait d'ailleurs en ces termes en septembre 2017 : "Après plus d'un quart de siècle de déficits continus - une génération entière -, le retour à l'équilibre de l'assurance maladie constitue une priorité majeure".

En 2015, la même Cour des Comptes dénonçait l'explosion des dépenses de soins chez les infirmiers libéraux qui représentaient alors la rondelette somme de 6,4 milliards d'euros pour la seule année 2014. Malgré un net fléchissement au cours des trois années suivantes, les soins infirmiers connaissaient alors l'évolution la plus élevée chez les auxiliaires médicaux avec 4,2 % en 2017, 4,5 % en 2016 et 5,2 % en 2015. Nous pouvons constater dans le graphique en forme de camembert ci-dessus que la part des infirmiers en matière de consommation de soins était de 3.9 % pour l'année 2015 soit la somme de 7.5 milliards d'euros.  Un tel budget englouti par une poignée d'infirmiers libéraux sans scrupules, ça remue les tripes du citoyen qui paye ses impôts ça madame ! Ça lui provoque du dégoût et de l'aigreur parce que, lui, il peine pour gagner sa croûte. Les dépenses inutiles, ça lui refile des envies de lynchage en place publique surtout lorsqu'on en parle à la télé ! Et pourtant...

Une Cabale ?

Allez, opération calculette-le-retour pour nous permettre de porter un autre regard sur ces statistiques. Chacun sait que les chiffres prennent un sens différent selon la manière dont on les exploite. Les infirmiers libéraux coûtent cher, info ou intox ? 

Or donc, la consommation de soins et de biens médicaux (CSBM) totale était évaluée à 194.6 milliards d'euros en 2015 soit plus de 2 900 euros par habitant. La démographie des infirmiers libéraux, à cette époque, flirtait avec les 110 000 âmes et le budget qui leur était consacré était de 7.5 milliards.

Ce qui équivaut à dire qu'un infirmier version 2015  avait un chiffre d'affaires moyen de 68 181 euros  (7.5 milliards divisé par 110 000 petits soldats du soin !). Si on tapote un peu plus sur la calculette, on peut même en déduire que l'infirmier en question gagnait en moyenne  la somme de 5 681 euros par mois ( 68 181,81 euros divisé par 12 mois comme tout le monde !). Si on pousse le raisonnement encore plus loin, on constate que ce salaire confortable d'un peu plus de 5 600 patates par mois se réduit de presque la moitié une fois débarrassé de ses charges. Le salaire moyen net de nos infirmiers devait donc jongler dans les 2500/2800 euros net par mois cette foutue année où la Cour des Comptes leur est tombée dessus à bras raccourcis.

Dans ce salaire de nabab, c'est vrai que l'on compte pas mal de dimanches et de jours fériés, de nombreuses responsabilités et une foule de kilomètres avalés mais comprenez que nos amis de la Cour des Comptes puissent être vénères s'ils se réfèrent à nos ancêtres les nonnes qui elles, bossaient gratos tous les jours de l'année sans jamais rechigner...

Allez pour se faire plez parce que ce n'est pas tous les jours que l'on peut la ressortir celle-là, offrons-nous une petite séquence remember sur le gaspillage et les dépenses inutiles. Selon la presse et des spécialistes du secteur de la santé, le coût total des dépenses liées à la pandémie de la grippe H1N1 qui n'a jamais eu lieu en 2009-2010 se situerait dans la fourchette de 850 millions et 1,3 milliard d'euro dilapidés dans l'achat de produits (vaccins, masques...), dans les campagnes d'information et la rémunération des médecins et du personnel. Ce montant correspond  à environ 1/7ème de la dépense annuelle des infirmiers. Il fut claqué par la Ministre de la santé de l'époque en seulement quelques mois... Vous avez dit "économies"...On salue au passage Roselyne, notre reine du Paf !

Calcul Addict : Idel Vs Had !

Les établissements d'hospitalisation à domicile en 2015, c'était pas moins de 308 structures réparties sur toute la France qui prenaient en charge un peu plus de 105 000 patients par an pour un coût global d'un peu moins de 914 millions d'euros.

Zou opération calculette-le-retour2 pour remettre les pendules à l'heure. De ces données de 2015, on peut  en déduire que la prise en charge par une Had coûtait à l'Assurance maladie la somme  moyenne de 8 704 euros par patient et par an toutes charges confondues (frais de personnel, gestion, matériel, locaux...) soit 914 millions : 105 000 patients = 8 704.76 euros.

On peut également ajouter que les Had en 2015, ce sont pas moins de 3 073 infirmiers salariés, 2 212 aide-soignants, 663 infirmières coordinatrices, 324 cadres de santé, 285 médecins coordinateurs, 198 assistants sociaux, 108 psychologues salariés, 66 pharmaciens salariés et 47 masseurs-kinésithérapeutes soit pas moins de 6 976 personnes.

En 2015, On estimait que les 110 000 infirmiers libéraux de France et des Dom-Tom prenaient en soin un peu plus de 11 millions de patients par an pour un coût global de 7.5 milliards d'euros. On pourrait en déduire que chaque patient pris en charge par un infirmier libéral coûtait alors en moyenne 681 euros par an à l'Assurance maladie soit 7.5 milliards : 11 millions de patients = 681.81 euros.

On pourrait en conclure que 7.5 milliards d'euros de dépenses pour les infirmiers libéraux, c'est 8 fois plus que les 914 millions d'euros de dépenses pour l'hospitalisation à domicile en 2015. On pourrait mettre éventuellement en parallèle que 110 000 infirmiers libéraux, c'est beaucoup plus que 6 976 salariés dans les Had. On pourrait enfin ajouter que 110 000 infirmiers libéraux qui prennent en soins 11 millions de patients, c'est incomparable avec 308 établissement Had salariant 6976 personnes qui s'occupent de 105 000 patients.

Gargantua au Pays des Idels !

 On pourrait enfin en conclure que les Had, dans leur désir d'expansion, pourraient bien lorgner sur ce pactole de plusieurs milliards et ces 11 millions de patients potentiels qui leur tendent les bras. On pourrait même imaginer qu'il en faille peu pour que ce soit possible...

Ainsi, lors de la campagne présidentielle de 2017Emmanuel Macron, alors candidant, manifestait son soutien au développement de l’HAD dans un courrier adressé à la FNEHAD : « Nous pouvons nous engager avec vous en faveur du doublement de l’activité d’HAD au cours du quinquennat et nous y mettrons les moyens ». A propos des Groupements hospitaliers de Territoires, il ajoutait  « l’HAD doit évidemment trouver sa place dans les projets médicaux ». Une année s'est écoulée, que s'est-il passé et quelles mesures ont été mises en place en faveur des Had ?

L'année 2017 est un grand cru pour la Fédération Nationale des Établissments d'Hospitalisation à Domicile (FNEHAD) puisqu'elle a vu la naissance d'un nouvel outil prénommé ADOP-HAD.

ADOP-HAD est un algorythme d'aide à la décision d'orientation des patients en hospitalisation à domicile (HAD) à destination des médecins de ville ou hospitaliers. Son objectif est d'identifier les patients potentiellement éligibles à une HAD, le plus en amont possible afin d'anticiper leur orientation. En deux mots, les médecins prescripteurs sont des tanches qui ne sont pas capables de décider de l'avenir de leurs patients par eux-mêmes...

Cet outil a été créé à la demande de  la Direction générale de l'offre de soins (DGOS), de la Direction de la sécurité sociale (DSS) et de la Haute Autorité de Santé (HAS). Il s'inscrit dans une démarche de développement de l'HAD sur le territoire afin de contribuer à répondre à la demande croissante de la population d'être soignée à domicile, à l'impact du vieillissement démographique et à l'augmentation des pathologies chroniques. ADOP-HAD est accessible sur ordinateur, tablette ou smartphone.

Je me suis donc rendue sur le site https://adophad.has-sante.fr pour éprouver le grand frisson d'expédier un malade vers une Had en quelques clics ou plutôt pour vérifier si mes patients faisaient éventuellement partie de leurs critères d'inclusion. 

Dès l'entrée sur le site, les pré-requis sont clairs : orientation impossible vers une had si le patient nécessite des soins intensifs ou s'il est "en situation d'isolement (absence d'aidant) ET n'est pas en capacité cognitive ou physique de pouvoir alerter l'équipe de l'HAD si nécessaire". A noter que le "ET" est en majuscule. Traduisez, il peut être seul comme un rat mort toute la journée, du moment qu'il peut appeler à l'aide, ça roule...

- A l'item 1 "l'état de santé du patient nécessite-il l'administration de médicaments de la réserve hospitalière ?", j'ai répondu NON 

- A l'item 2 "Le patient nécessite-t-il des soins de nature hospitalière ?" j'ai également répondu NON

- A l'item 3  "Le patient relève-t-il d'un parcours de soins encadré par un protocole défini avec une HAD permettant un retour plus rapide à domicile ou d'éviter une hospitalisation conventionnelle ?" j'ai encore répondu NON

- A l'item 4 "L'état de santé du patient nécessite-t-il une charge en soins très importante du fait de la fréquence élevée des interventions ou de la durée cumulée importante des soins sur son lieu de vie ?" j'ai répondu OUI parce qu'il y en a chez qui je vais trois fois par jour, parce que d'autres ont des soins cumulés qui occupent pas mal mon temps. J'ai alors jeté un oeil sur le type d'interventions à domicile qui permet de classer mon patient dans cet item. En font partie : les pansements complexes pluriquotidiens ou supérieure à 30 minutes par jour en moyenne ; Les soins de nursings d'une durée supérieure à une heure s'il s'agit de soins associés à une autre prise en charge ; Les traitements intraveineux chez l'adulte avec Au moins 2 passages infirmiers par jour ; Les sorties précoces de chirurgie avec des interventions au minimum deux fois par jour ou supérieure à 30 minutes par jour ; l'éducation du patient et/ou de son entourage avec suivi médico-soignant quasi-quotidien nécessitant un suivi pluridisciplinaire visant à rendre le patient le plus autonome possible.

- A l'item 5 "L'état du patient répond-il à l'une des situations suivantes ? - Il est à risque d'aggravation - Il a eu des recours réitérés à l'hospitalisation avec hébergement - Il présente plusieurs critères de complexité médico psycho-sociale - j'ai répondu NON

j'ai pu alors constater que le fait d'avoir répondu OUI à l'item 4 ouvrait le sésame pour être éligible à l'Had, ce qui est probablement le cas de la plupart de mes patients au vu des soins relevant de ce critère d'inclusion. J'ai songé que nombreux étaient également ceux qui correspondaient aux exigences de l'item 5 relevant de la complexité médico psycho-sociale de leur situation (polypathologie, dépendance majorée, troubles neurocognitifs, vulnérabilité psycho-sociale telle que isolement social, enfants en bas âge, précarité, nécessité d'un soutien/suivi psycho régulier au domicile, etc.) auquel j'aurais pu également répondre Oui...

Il suffit donc de répondre "Oui" à un seul item pour que le patient soit éligible à une prise en charge en Had ou comment perdre sa clientèle en un seul clic...

La Seringue.

Si toi aussi, tu veux expédier tes patients en Had, clique ici ►

HAS - Aide à la Décision d'Orientation des Patients en HAD

ADOP-HAD Aide à la Décision d'Orientation des Patients en HAD

https://adophad.has-sante.fr

 

 

http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/cns2016.pdf (page 44)

https://www.lesechos.fr/20/09/2017/lesechos.fr/030583187625_deficit-de-la-securite-sociale---la-cour-des-comptes-s-impatiente.htm

https://www.francetvinfo.fr/france/les-infirmiers-liberaux-et-les-kines-coutent-cher-a-la-secu-juge-la-cour-des-comptes_1084499.html

http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/dt_07-2017-depenses-sante-ok.pdf

http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/ve-3.pdf

https://www.ameli.fr/fileadmin/user_upload/documents/Communique_des_depenses_Fin_decembre_2017.pdf

http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/cns_2017.pdf

https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2017-11/20171129-rapport-avenir-assurance-maladie.pdf

http://www.lemonde.fr/planete/article/2010/03/07/un-milliard-d-euros-pour-un-vaccin_1315648_3244.html

https://www.fnehad.fr/wp-content/uploads/2016/10/RAPPORT-ANNUEL_CHIFFRES_web.pdf (page 3)

https://www.apmnews.com/documents/201706231613410.Orientations_Uncam_infirmiers_liberaux.pdf

http://www.syndicat-infirmier.com/Combien-d-infirmieres-exercent-en-France.html

https://www.fnehad.fr/2017/11/09/ensemble-construisons-lhospitalisation-de-demain-la-fnehad-publie-son-rapport-annuel/

https://www.decision-sante.com/actualites/breve/2017/12/07/had-le-prive-lucratif-gagne-des-parts-de-marche_27042

https://adophad.has-sante.fr/adophad/