"On devient l'homme de son uniforme"  Napoléon Bonaparte !

Même si aujourd'hui, certains exercent en libéral, nous sommes toutes et tous passés par la case uniforme. Nous avons tous vécu la séquence habillage/déshabillage dans des vestiaires nauséabonds où nous nous sommes parfois sentis ridicules, mal fagotés dans des pantalons et des blouses trop grands, trop petits ou tout simplement dépareillés.

Selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), les infirmiers étaient au nombre de 638 248 en 2015. Parmi eux, 528 323 étaient salariés. Ce sont donc plus d'un demi million de petits soldats qui, chaque jour, arpentent les couloirs des hôpitaux publics ou privés vêtus de leur uniforme ; Autant dire une armée de petites mains habiles qui se relaient 24h/24h auprès des patients.

L'uniforme est un signe de distinction et/ou d'ascension sociale. En France, les facteurs, les pompiers, les magistrats, l'armée, le clergé, la restauration, certaines écoles et bien sûr les soignants soit environ 8 millions de professionnels portent l'uniforme de leur corporation qui les distinguent du monde civil. 

Le Pouvoir de l'Uniforme !

L'habit ne fait pas le moine, dit le proverbe. Pourtant, parfois, le port de l'habit et plus précisément l'uniforme de soignant peut faire illusion. Frisson garanti pour les novices du soin que vous fûtes ou serez, même si, inévitablement, l'effet s'estompe très rapidement. Souvenez-vous de votre première fois. Rappelez-vous ce moment jouissif où vous avez enfilé votre blouse, ce simple attribut qui, à l'hôpital, vous démarque de cet autre qui est malade. Songez à ce bonheur pourtant fugace éprouvé lorsque vous avez parcouru avec fierté le couloir du service de Chirurgie B. Remémorez-vous cet orgasme, ce flash ressenti lorsqu'un patient vous a interpelé en utilisant le mot "docteur" et surtout oubliez la réponse minable que vous lui avez faite et le rouge aux joues qui s'ensuivit...

L'uniforme a cette vertu particulière de dissimuler le corps pour lui donner une esthétique qui soit commune au groupe. Derrière lui, l'individu se cache et n'existe qu'à travers lui. Il est d'ailleurs courant de ne pas reconnaître une personne lorsqu'elle revêt ses vêtements civils. Porter un uniforme revient à se contraindre et à ressembler à l'autre, cet alter ego qui pratique le même métier. L'uniforme matérialise à lui seul le collectif. Il représente également la protection de la corporation qu'il représente et marque la juste distance entre soi et le patient. Il est tout à la fois sécurisant et astreignant. Il implique l'assujetissement et la discipline de celui qui le porte envers sa communauté. Avoir le privilège de le revêtir sous-entend souvent une vocation dans l'imaginaire collectif. L'uniforme façonne également les esprits et les comportements. Il  augmente le sentiment de professionnalisme de celui qui le porte. Il inspire  également confiance et représente l'autorité. C'est d'ailleurs ce qu'a démontré Stanley Milgram, célèbre psychologue américain dans les années soixante.  Au cours d'une expérience, il a prouvé que les gens obéissaient plus spontanément à une personne portant un uniforme ou une blouse blanche.

La blouse de couleur blanche utilisée depuis le début du 19ème siècle par les médecins et les infirmières personnifie la pureté, l'hygiène et la vie. L'infirmière  devenue "ange blanc" durant la Première Guerre mondiale est d'ailleurs l'exemple parfait de cette représentation. La blouse inspire confiance, donne du sérieux à celui ou celle qui la porte. Elle est le signe distinctif d'un savoir et d'un professionnalisme propres à tous soignants. C'est un attribut valorisant qui offre un certain pouvoir de domination sur le patient et peut générer stress et tensions chez celui-ci. La blouse est également l'objet de tous les fantasmes.

Avec ou Sans Blouse ?

Bien qu'elle puisse être contaminée et transporter des germes d'un patient à l'autre, la blouse n'en demeure pas moins intimement liée à l'hygiène. Pourtant, des études tendraient à démontrer que les blouses blanches des médecins et les uniformes des infirmiers peuvent être des sources potentielles de contaminations principalement par Staphyloccus aureus, Acinobacter et Pseudomonas. En 2011, des chercheurs israëliens ont collecté 238 blouses ou tuniques appartenant à 75 infirmières et à 60 médecins et ont fait des prélèvements au niveau des manches, de la zone abdominale et des poches qu’ils ont mis en culture. 65 % des uniformes appartenant aux infirmières ainsi que 60 % de ceux des médecins se sont avérés porteurs d’agents pathogènes. Pire, pas moins de 21 tenues d’infirmières et 6 de médecins étaient colonisées par des souches de bactéries multi résistantes aux antibiotiques, dont le staphylocoque doré.

La tenue médicale des infirmiers libéraux est généralement moins codifiée que celle des autres professionnels de santé en exercice. La plupart du temps, ceux-ci ne portent tout simplement pas de blouse lorsqu'ils se rendent au domicile de leurs patients. Sont-ils moins reconnus pour autant ? La distance thérapeutique est-elle plus difficile à respecter sans ce symbole rassurant qui les protège ? L'identité professionnelle prend-elle du plomb dans l'aile lorsque l'on fait tomber la blouse ?

La blouse blanche est plus qu’un symbole de statut professionnel. Dans l'imaginaire collectif, elle incarne à elle seule les connaissances, l'engagement et la compassion qui anime celui ou celle qui la porte. Elle évoque également un lieu d'hospitalisation. Porter une blouse, c'est être identifié et identifiable comme l'individu doté de toutes ces qualités qui font un soignant. Ne pas en mettre, c'est prendre le risque de ne pas être reconnu selon ce code social, miser sur d'autres compétences et dépasser la représentation mentale de cette image du soignant. Porter une blouse, c'est se dire que cet uniforme se suffit à lui-même, qu'il est une vitrine et qu'il n'est nul besoin de se présenter. Faire le choix de l'exercice libéral sans blouse, c'est sans doute une façon de se mettre à nu et s'autoriser à soigner autrement.  C'est oser ouvrir la porte au langage et entrer en relation. C'est éprouver cette même relation, composer avec les affects et bousculer quelque peu la juste distance entre soi et le patient. C'est au final prendre du recul, se remettre en question sans doute beaucoup plus souvent et peut-être grandir. C'est une quête de reconnaissance qui ne s'embarrasse d'aucun attribut.

A noter qu'une étude comparative menée par un interne de l'université du Michigan, publiée en 2015, a démontré que les patients ne sont pas indifférents à la façon dont s'habille leurs soignants. Cependant, il semblerait enfin que la qualité des échanges avec le soignant soit plus efficace que n'importe quel vêtement. Dans 9 études sur 12, les patients ont déclaré que la tenue n'avait aucune influence sur leur perception ou leur confiance.

Tout ceci n'exclut pas, bien évidemment, le fait que porter une blouse ou une surblouse lors de certains soins  relève non pas d'un simple plaisir mais simplement d'une prise en charge de qualité.

La Seringue.

 

"Une histoire culturelle de l’uniforme infirmier " - Christina Bates - novembre 2012 - ISBN 978-0-660-97443-9 - 284 pages, 153 images, 22 x 27 cm, broché
http://doc.sciencespo-lyon.fr/Ressources/Documents/Etudiants/Memoires/Cyberdocs/MFE2011/rigal_a/pdf/rigal_a.pdf
https://www.futura-sciences.com/sante/actualites/medecine-ca-fait-peur-blouse-blanche-nid-microbes-51957/
http://www.lepoint.fr/sante/sur-les-blouses-des-medecins-gare-aux-bacteries-tueuses-09-09-2011-1371394_40.php
https://www.psychologie-sociale.com/index.php/fr/experiences/influence-engagement-et-dissonance/204-la-soumission-a-l-autorite
http://sante.lefigaro.fr/actualite/2015/02/27/23451-blouse-fait-elle-medecin