T'avais à peine un peu plus de 23 ans lorsque je t'ai connue. J'ai débarqué dans ta vie avec ma mallette de soins prête à  en découdre avec ton sale caractère et ton insouciance. Les médecins m'avaient mis au parfum, plusieurs d'entre nous s'étaient déjà cassés les dents à trop vouloir te faire rentrer dans le moule des patients obéissants et disciplinés.Tu ne t'en laissais pas compter. Toutes les tentatives de séduction ou au contraire, d'intimidation n'avaient aucun impact sur ta décision de prendre ou non ton traitement.

Et puis, je t'ai vue, petit oiseau tombé du nid, petit bout de femme épaisse comme une tige de bambou avec un sourire qui lui mangeait le visage. J'ai cru que t'avais 15 ans. A tes côtés se trouvait cette enfant dont personne ne voulait et pour laquelle tu avais tant lutté. Je vous ai aimé tout de suite toi et ta fille. J'ai souri à ce bébé potelé de presque deux années. J'ai regardé ton bras balafré par cette cicatrice que je connais si bien. Deux boules, deux sténoses de la taille d'un oeuf de caille, longeaient le tracé escarpé de ta fistule et dansaient au rythme des battements de ton coeur. Six années d'anti-rétroviraux  avaient eu raison de tes reins. Il faut dire que d'abandons en reprises, de dégoût en persévérance, de fin de non recevoir en consentement, tu avais fini par épuiser toutes les solutions de traitement. Pendant que tu flanchais, le virus, lui, résistait et résistait encore et toujours plus aux nombreuses molécules que tu ingérais seulement lorsque tu l'avais décidé.

Définitivement, tu restais maître de ton navire. La vie t'avait déjà mis suffisamment de bâtons dans les roues. Personne, jamais, ne te dicterait ce que tu devrais faire.T'avais dix-sept ans lorsque cette garce d'Elisa Western-Blot t'avait annoncée que t'étais séropositive. 17 ans putain ! Comment peut-on porter un si joli prénom et annoncer de telles catastrophes ? T'as pas tout compris lorsque le médecin t'a expliqué que t'étais malade et qu'il fallait que t'avales des comprimés par poignée. T'as pas voulu entendre... T'es jeune putain ! t'as toute la vie devant toi. Tu pétes la forme...T'aurais bouffé la terre entière...  comment imaginer deux secondes que t'étais malade ?

Les premières semaines, t'as consenti, t'as fait des efforts, t'étais à fond dans l'observance thérapeutique. Tu pensais naïvement te débarrasser de l'intrus. Et puis les nausées, la diarrhée et la fatigue ont eu raison de ta motivation. Toi qui n'aimais pas les femmes maigres, t'étais servie...tu fondais à vue d'oeil. T'as payé cher le prix de ta volonté de vivre libre. T'as été hospitalisée de nombreuses fois, on a souvent cru que tu ne t'en relèverais pas. Tes CD4 ont parfois frôlé le zéro. T'as joué aux montagnes russes pendant des années avec ta charge virale. Youpi, tralala, le grand huit, le frisson biologique, de 10 copies, tu passais à plusieurs milliers...un vertige ! T'es pas restée indétectable longtemps...Juste le temps de faire un enfant. 22 ans, une envie, une urgence, une respiration, un souffle nouveau, une vie, de l'amour à donner et à recevoir, des projets peut-être...Tu as caché cette enfant au creux de ton ventre durant des semaines. Tu savais que l'on ne te permettrait pas de le garder. Lorsque les dialyses avaient commencé à phagocyter ton existence au rythme de trois jours par semaine, le néphrologue t'avais parlé du danger de tomber enceinte, du risque pour toi, pour le bébé mais, tu n'en avais eu cure. T'as patienté quinze semaines avant de cracher le morceau. Il t"a proposé un avortement thérapeutiqueque. tu l'as obstinément refusé. Il est là aujourd'hui ce petit toi tant désiré, cette chance à la laquelle personne n'a cru. Elle est belle et elle te ressemble cette petite fille que j'ai vu grandir. Parfois, tu me demandes si je m'occuperai d'elle lorsque tu ne seras plus là. Ma voix ne trahit pas mon trouble lorsque je te réponds que tu vivras encore longtemps.

Je me suis occupée de toi durant six années, ta fille a grandi à nos côtés. J'étais là pour sa première rentrée, j'ai vu ses yeux s'écarquiller à chaque Noël, je t'ai vu aller mieux puis mal puis à nouveau mieux...L'observance est un chemin difficile pour toi. .. Il y a un peu plus de cinq ans, j'ai dû partir le temps d'une cure, deux cures...dix-huit cures, une chimio, une radiothérapie, une chirurgie... J'ai pris des nouvelles de toi et de ta fille souvent... Et puis, j'en ai pris moins parce que j'étais fatiguée, parce que j'avais autre chose à penser, parce qu'il fallait que je me concentre sur une guerre qui me concernait...J'ai coupé le téléphone durant quelques jours, j'ai fait le vide et je me suis ressourcée en famille dans  mes montagnes natales.

Je suis retournée en ville pour une énième cure et j'ai écouté ton message sur mon répondeur vocal envoyé quelques jours auparavant. "Je suis à Paris pour des examens spécialisés, j'ai une dialyse ce matin,  je voudrais te voir...".

Tu rêvais d'aller à Paris, tu y étais enfin...J'ai pensé que tu devais être en dialyse ce jour et je me suis dit que je t'appellerais le lendemain dans la matinée. Dans l'après-midi, ma collègue m'envoyait un texto pour m'annoncer  ton décès deux jours  auparavant. Ton coeur de tige de bambou avait lâché comme ça, en pleine dialyse. Abandon par K.O, Paris fut ta dernière demeure...

J'ai gardé ce message vocal durant trois années jusqu'à ce que mon téléphone me joue des tours et m'abandonne lâchement. Obsolescence programmée de nos communications...J'ai écouté ta voix des centaines de fois et, à chaque fois, j'ai pleuré ce rendez-vous manqué...Ta fille va bien, elle est belle, intelligente et elle te ressemble magnifiquement.

La Seringue.

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Tableau 1 : " Spirits " de Betty Marcelin - communauté de Saint Soleil - Haïti

Tableau 2 : "Caresses de maman" de Myrtha Hall - Haïti