Il fait si froid aujourd'hui. T'est plantée là  au milieu de ton salon. La radio ressasse inlassablement les nouvelles du jour. La politique, les faits divers, la météo, dans un brouhaha où les voix des journalistes qui se succèdent semblent prisonnières d'une vis sans fin. Quand c'est fini, ça recommence. Point de pause, il faut que le spectateur reste suspendu, captivé par les ondes et surtout captif de ses propres peurs et de ses émotions. "Le froid intense de ces derniers jours a fait une vingtaine de morts en Europe" annonce avec gravité un journaliste que l'on imagine déjà en tenue de deuil. Allez, et un petit shoot de dérèglement climatique dans les esgourdes pour maintenir le trouillomètre dans le rouge et se sentir à la fois inquiet pour l'avenir de l'humanité et rassuré d'être là, bien au chaud près de son radiateur.

La vague de froid qui sévit sur toute l'Europe n'a pas épargné ton petit village de province. Mais Dieu sait combien à présent tu t'en fous de la météo et des infos. En pyjama à trois heures de l'après-midi, emmitoufflée dans ton chandail, tu traînes ton spleen et ta douleur depuis plus d'un mois. En quelques semaines, t'en auras vécu des trucs, le grand huit de la foire aux émotions ! Pas une minute de répit, pas une seconde pour penser à autre chose. Alors la météo, la guerre en Syrie ou  la naissance d'un rhinocéros blanc dans un parc animalier, forcément, t'en as rien à battre. C'est pour ta pomme, aujourd'hui, que tu trembles. La peur t'habite et ne te laisse aucun repos. Depuis toutes ces semaines, elle est devenue la compagne de tes jours et de tes nuits. Tantôt, elle se tient au creux de ton ventre, elle te noue les entrailles et te coupe l'appétit ; Tantôt, elle malmène ton petit coeur qui bat alors si vite que t'en as le souffle coupé. On dirait qu'il va sortir de sa cage... La peur s'invite aussi dans ton sommeil, pas de plan A ni de plan B, des pensées, des idées noires, toujours les mêmes, ton corps qui flotte suspendu dans le temps dans un entre deux mondes où l'organisme tout entier se concentre sur ses fonctions vitales...un no man's land où l'on attend un verdict, une sortie peut-être ou un clap de fin...

Tu traînes en pyjama et tu te souviens de chaque instant. La peur du premier jour  t'as marquée à jamais. Elle est aussi douloureuse qu'une brûlure, une plaie. Ce vendredi-là, t'avais rendez-vous à 17h45. T'étais confiante pour cette première mammographie. A 50 balais, Tu trouvais que tes nichons avaient encore de l'allure. Tu disais toujours "nichons" lorsque tu parlais de tes seins. Ce mot avait pour toi une consonance à la fois érotique et généreuse comme l'était ta poitrine gironde. Il représentait à tes yeux ce petit quelque chose un peu vulgaire qui faisait de toi une femme libre qui n'a pas honte d'avoir des mots salaces dans la bouche. C'était un surnom très affectif en somme, comme pouvaient l'être "mes lolos", "mes boobs" ou "mes nibards" pour d'autres.  Derrière le verre plombé, t'avais vu la tête dépitée de la nana qui t'avait comprimé les nichons dans l'appareil quelques secondes auparavant. Quand elle t'a priée de la suivre pour passer une échographie de contrôle, t'as vite compris qu'il y avait un lézard. Masse, nodule, microcalcifications, carcinome, cancer...échographie, biopsie, chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie....Sans gants ni pincettes, le radiologue t'avait déroulé le programme approximatif des mois à venir. Tu étais restée digne et malgré tout bien plantée sur tes deux jambes lorsque le sol s'était dérobé sous tes pieds. Une grande baffe dans ta gueule, un K.O avec abandon au premier round. Sonnée, t'es sortie du cabinet avec ton enveloppe sous le bras, un rendez-vous avec l'oncologue pour le lundi qui suivait et la peur, ta nouvelle compagne, collée à tes pas. Dehors, tu n'as pas senti le vent glacé qui s'engouffrait sous tes vêtements, tu n'as pas vu qu'il faisait nuit, tu ne sais même pas comment tu es rentrée chez toi. T'avais juste envie de sortir de ce cauchemar ou de te jeter sous un train. Putain de vendredi !

 T'as passé ton week-end seule à cogiter sur ton avenir. Tu t'es fait des mondes de cette équation aux multiples inconnues. T'aurais voulu en parler à ton médecin là, tout de suite, maintenant...Tu t'es raccrochée à Monsieur Google qui a juste décuplé toutes tes angoisses. Et puis, il t'a fallu attendre encore deux semaines pour avoir la confirmation du pire dans le compte-rendu anatomopathologique. 14 jours, 336 heures, 20 160  minutes... Tic tac, tic tac, une consultation d'annonce qui expose un planning à venir terrifiant. Tic tac, tic tac, des examens complémentaires. Tic tac, tic tac, des repas qui traînent au fond d'une assiette, des sanglots dans la voix, des nuits sans sommeil et l'envie irrépressible de se terrer dans un trou. Toujours ce sentiment de solitude...

Quatre semaines se sont écoulées. Quatre semaines à palper cette masse, quatre semaines avec le cerveau entièrement dévoué à ce nouveau locataire qui se niche à présent au creux de ta poitrine. Et puis, le jour "J" est arrivé, à la fois attendu parce qu'il allait enfin te libérer de cette merde mais aussi redouté parce qu'après cette intervention, tu ne serais plus jamais la même, plus jamais femme, moins désirable, mutilée. C'était hier. T'as pris ta douche et t'as regardé une dernière fois tes nichons dans le miroir avant d'enfiler ta tenue de bloc. T'as respiré un grand coup dans le masque et puis plus rien...T'as eu du bol, la biopsie de ton ganglion sentinelle est négative. T'es sortie le jour même. Un peu groggy, un peu perdue dans ce mélange de sentiments contradictoires où la joie et la tristesse valsent avec la solitude.

Tu traînes en pyjama depuis ce matin. Tu es rentrée depuis trois jours. Sur la table basse du salon se trouve un sachet avec du matériel pour faire ton pansement et une boîte de comprimés pour la douleur. Personne ne viendra s'occuper de toi ce jour. Le chirurgien t'a remis en main propre ton "do it yourself" avec la démarche à suivre pour réaliser ton pansement comme une pro. Sauf que t'es pas pro et que t'as pas envie de regarder ce sein estropié qui ne t'appartient déjà plus. Personne ne viendra s'occuper de toi aujourd'hui ni les jours suivants. Pourtant, t'aurais tellement aimé parler à quelqu'un, tu voudrais qu'une voix t'accompagne et te rassure. T'arrives pas à enlever ce putain de pansement. Tu ne veux pas le voir, tu ne veux pas penser à ce que l'on vient de te faire. T'as peur pour maintenant, pour la suite, T'iras pas à la salle de bains, on verra ça demain...

La Seringue.

"Selon un article paru sur le site de "Radio Canada", en 2009, des expériences menées par des chercheurs américains des Universités de Chicago et Yale ont permis d’établir que l’isolement social et le stress vécu par des rats rendent le cancer du sein à la fois plus probable et agressif. Selon ces chercheurs, les données de ces expériences pourraient être transposées aux humains…La chercheuse Gretchen Hermes, de l'Université Yale, estime que ces résultats invitent à approfondir davantage la relation entre l'environnement, les émotions et les maladies."

 

http://www.e-cancer.fr/Patients-et-proches/Les-cancers/Cancer-du-sein/Diagnostic

https://www.lequotidiendumedecin.fr/actualites/article/2012/06/08/cancer-du-sein-les-delais-de-prise-en-charge-varient-du-simple-au-double_622792

http://www.hopital-dcss.org/soins-services-hopital/informations-medicales/item/224-tumorectomie.html

http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/456305/cancer-solitude-stress