Ce matin, Clémence est inquiète... Clémence erre dans sa cuisine et tourne en rond.  Elle tourne surtout autour de cette foutue valise qui lui barre le passage. C'est Isabelle, sa fille, qui l'a préparée hier au soir. Telle une baleine échouée sur le carrelage bleu azur, l'invitation au voyage est posée là,  à même le sol. Docile, elle attend la main preste qui l'emmènera vers une nouvelle destination. Clémence songe à toutes ces fois où elle est partie en vacances. Elle se souvient du soleil qui caressait sa peau, de l'odeur des embruns, de la saveur des glaces à la pistache qu'elle aimait tant. Elle revoit son Jeannot qui marchait sur la plage. Il était si beau Jeannot.... Clémence tient un petit sac contre sa poitrine qui contient ses trésors : les clés de sa maison, un portrait de Jeannot dans son cadre en écaille juste avant qu'il ne la quitte, son missel relié cuir avec  à l'intérieur des dizaines d'images pieuses et des trèfles à quatre feuilles qui portent bonheur, un chapelet en ivoire, un châle en cachemire, un flacon de Jouvence de l'abbé Soury,  un autre d'alcool de menthe et Mireille la tortue terrestre, sa plus fidèle amie depuis plus de dix ans

Isabelle a pourtant bien dit qu'il fallait faire un tri dans les souvenirs, qu'il y avait peu de place là-bas. Elle a surtout rabâché toute la soirée qu'on ne pouvait pas emmener Mireille. Mais Clémence n'en a cure. Elle s'en fout, Mireille est planquée sous le châle bien au fond du sac. Elle pionce dans le cachemire là où personne ne la verra. Il faut toujours qu'Isabelle se mêle de ce qui ne la regarde pas. Clémence aurait bien voulu avoir le choix. Celui, par exemple, d'aller là-bas toute seule comme une personne responsable et consentante, mais la valise est trop lourde, l'autobus s'est fait la malle il y a bien longtemps, la gare a fermé ses portes, les trains ont déserté les rails, la nature a repris sa place et des milliers d'abeilles butinent aujourd'hui le long des traverses. Elle aurait surtout aimé pouvoir prendre l'option "Je n'y vais pas point barre et je vous emmerde" Mais elle a compris depuis peu qu'elle a déjà perdu la bataille et qu'il est donc inutile de résister...

Thomas, son petit-fils est, lui aussi, venu  voir Clémence hier soir après son travail. "T'inquiète pas Mamie, tu vas voir comme on va bien s'occuper de toi là-bas" lui a-t-il encore répété. Isabelle a rajouté "Oui, maman, ne t'inquiète pas, nous sommes là et nous viendrons te voir tous les jours".  Il y a un mois, le docteur avait utilisé les mêmes mots lorsqu'en lui bandant la jambe, il avait évoqué un éventuel placement avec Isabelle. Pourquoi avait-il fallu que sa gamelle de soupe lui échappe des mains, bon sang ? Le résultat était sans appel : une brûlure au deuxième degré sur sa peau de vieille figue ratatinée et un aller simple pour l'hospice. L'infirmière appelée à la rescousse pour faire les pansements en avait rajouté une couche. "Vous ne pouvez plus rester dans un endroit aussi loin de tout, madame Clémence ! La prochaine fois, ça pourrait être plus sérieux...Songez à l'inquiétude de votre famille de vous savoir seule ici !" Clémence avait alors eu le sentiment de ne plus être maître de son destin. La femme libre et indépendante qu'elle avait toujours été n'acceptait pas d'être traitée comme une enfant par son entourage.

Un après-midi, Isabelle avait emmenée Clémence visiter cette maison de retraite qui allait sans doute devenir son nouveau chez elle. La directrice leur avait vanté la qualité des services de cette institution pour personnes âgées. Toutes trois, elles avaient fait le tour de ce futur home sweet home où Clémence aurait une chambre de 16 m2 avec une salle de bain adaptée aux avaries de son grand âge. Dans cette institution, il y avait un jardin avec quelques bancs pour flâner en compagnie des oiseaux. Les feuilles mortes dont ils étaient couverts témoignaient pourtant de l'absence de visiteurs dans ce lieu champêtre. Clémence se dit que Mireille trouverait facilement sa place ici parmi les roses et les glaïeuls. La salle commune était manifestement le lieu de rassemblement de tous ces vieux en fin de parcours et la télévision, leur plus grande occupation. Clémence songea à un reportage qu'elle avait vu récemment sur les maisons de retraite. Elle en avait frémi d'effroi. "Je ne veux pas finir à l'hospice" bougonna-t-elle. Isabelle l'attrapa par le bras. "Maman, on ne dit plus "hospice" depuis plus de cinquante ans. Regarde autour de toi enfin !". Clémence vit bien que la modernité était entrée par la grande porte dans ce lieu destiné à la fin de vie. Les couleurs étaient chatoyantes, les fauteuils semblaient moelleux et le mobilier adapté. Pourtant, il manquait une chose essentielle. Ce petit quelque chose qui l'avait accompagné toute son existence et ce, quelles que soient les situations. Ce petit truc en plus qui s'appelle la joie de vivre faisait apparemment grandement défaut dans cet endroit aseptisé.

Après la visite, Isabelle avait eu une grande conversation avec Clémence. A grands coups de "Tu te rends compte que tu ne peux plus vivre seule, nous travaillons tous beaucoup et nous ne pouvons pas nous occuper de toi, tu te rappelles ce qu'à dit le docteur...", elle avait fini par la convaincre qu'en effet, le placement en maison de retraite était la meilleure solution. Clémence était résignée...Elle songea à Jeannot et se dit qu'il avait eu beaucoup de chance de ne pas avoir à vivre ça.

Clémence erre dans sa cuisine et tourne en rond. Isabelle ne va pas tarder à arriver. Le bruit du trousseau de clé au fond de son sac lui rappelle qu'elle va quitter cette maison que Jeannot a bâti de ses propres mains. Elle songe à la valeur sentimentale de ce lieu de vie qui a vu naître et grandir ses enfants. Elle regarde ce vieux fauteuil où elle les a tous allaité durant des mois. Elle revoit les milliers de repas partagés ensemble, les enfants et les petits-enfants qui ont grandi, les chagrins des uns ou des autres, les joies, les peines, la mort de Jeannot.  Et puis, elle pense à la valeur financière de ce bien aujourd'hui hypothéqué qui va permettre de payer cette nouvelle résidence pour seniors où elle ne veut pas aller. Triste fin en somme...même si les souvenirs n'ont pas besoin de matérialité, que deviennent-ils lorsqu'il n'y a plus personne pour les partager ? Clémence a peur de ce grand vide à venir. Elle est terrifiée à l'idée qu'Alzheimer puisse un jour frapper à sa porte, elle a peur de la solitude de l'hospice, elle a peur de perdre Mireille, d'abandonner le combat et de se laisser glisser, glisser, glisser...

Mais voilà Isabelle qui arrive, il est l'heure d'y aller...

La Seringue.

NB : En Europe, la France a le taux de suicide le plus élevé chez les plus de 65 ans. Le suicide est la troisième cause de décès chez les personnes âgées après les maladies cardiovasculaires et le cancer. On estime que 30% des personnes âgées en institution seraient dépressives. La majorité des institutionnalisations est non préparée et se fait sans l’accord de la personne âgée. Il y aurait environ 100 suicides par an dans les maisons de retraite. La prévention du suicide des sujets âgés est peu investie. En effet, il peut représenter  une économie pour les pouvoirs publics et  les assurances en terme de retraite et de soins médicaux .

En 2012, le professeur Michel Debout, professeur de médecine légale et de droit de la santé et chef du service de médecine légale au C.H.U. de Saint-Étienne, publie aux Éditions Pascal un livre intitulé "Le suicide, un tabou français" dans lequel il s'exprime ainsi : "On considère souvent qu’une personne âgée est déjà hors la vie, que la mort est dans l’ordre des choses. On parle donc peu du suicide de la personne âgée, qui interpelle moins que celui d’un jeune. Plus on vieillit, plus on a de risques de mourir, donc le suicide semble être une cause marginale...".

 

http://www.leprogres.fr/loire/2016/05/30/le-suicide-des-personnes-agees-en-debat

http://www.sante-brest.net/IMG/pdf/SUICIDE_EN_INSTITUTION_IMPACT_ENTOURAGE.pdf

http://www.trouver-maison-de-retraite.fr/maison-de-retraite/la-maison-de-retraite-l%E2%80%99architecture-a-son-importance-3037-2.html