De Vous à Moi !

2017122015474479490L'utilisation du tutoiement ou du vouvoiement dans le soin est toujours sujet à controverse. Comment doit-on ou peut-on s'adresser au patient ? Qelle perception le soignant et le patient ont-ils de ces deux pronoms personnels ? Quelle est la part historique ou culturelle dans leurs usages ? Le tutoiement envers les patients est-il un signe de toute-puissance pour le soignant ? Les soignants dépersonnalisent-ils leurs patients en les tutoyant ? Autant de questions sujettes à débat...

Les sympathisants du "vous" affirment que son usage marque le respect et permet de maintenir la distance nécessaire à la relation soignant/soigné. Être à tu et à toi leur semble parfaitement indécent et anti-professionnel. Selon eux, l'emploi du "tu" a une connotation familière qui, sous une jovialité apparente, manque de sincérité et peut même parfois être vécue comme une forme de mépris ou de supériorité envers l'autre. Le tutoiement  va de paire avec les sentiments que sont l'attachement ou l'affection. Il demeure donc le privilège de la sphère familiale ou amicale.

Les adeptes du 'tu", quant à eux, n'en démordent pas. Point de vous entre nous ! Définitivement, le tutoiement rassemble, invite le patient à communiquer et ne nuit pas au respect de sa personne. A l'inverse, le vouvoiement serait à les entendre, signe de froideur et pas nécessairement objet de formalisation d'une quelconque considération. Il exprimerait plutôt la volonté évidente de ne pas entrer dans la confidence, de garder ses distances et pourrait être vécu comme une forme de condescendance par le patient. Les tutoyeurs l'affirment, l'usage du "tu" leur est impossible avec des personnes pour lesquelles ils n'éprouvent aucun égard.

Comme Vous Émoi... !

"La politesse est la clef de la bienveillance. La bienveillance, à son tour, enchaîne tous les cœurs." Jean-Louis Moré (Le petit livre pour le premier âge - 1840)

L'origine du vouvoiement ou voussoiement remonterait à l'Empire romain. Durant le règne de Dioclétien en 293 après J-C, l'extension de l'Empire était si importante qu'il fallu diviser sa gestion en deux. Ainsi l'Empire d'Orient et l'Empire d'Occident furent-ils dirigés par quatre monarques. Ce gouvernement collégial appelé tétrarchie permettait également de faire face aux invasions barbares. Lorsque l'un des quatre souverains parlait au nom de la tétrarchie, il renonçait à l'emploi du "je" au profit du "nous" et on  utilisait le vouvoiement pour lui répondre.

Cet emploi du pluriel de politesse qui marque le respect s'est répandu dans la plupart des langues européennes latines. Il est devenu le marqueur des classes sociales.

La polémique sur l'usage et la pertinence du vouvoiement ou du tutoiement n'est, cependant, pas nouvelle. En 1752, Voltaire déjà, dans sa correspondance générale, s'exprimait ainsi : "le tu est le langage de la vérité, et le vous le langage du compliment".

Le 24 juillet 1914, le directeur de l'Assistance Publique, adresse une circulaire aux directeurs d'hôpitaux pour les prier d'enjoindre aux élèves en médecine et au personnel hospitalier de ne plus employer le tutoiement à l'égard des malades., les élèves en médecine devant également éviter de tutoyer les agents du personnel.

Tu, Tu, Toi... !

"Je dis tu à tous ceux que j’aime, même si je ne les ai vus qu’une seule fois,
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment, même si je ne les connais pas."
(Barbara - Jacques Prévert)

En France, le vouvoiement traverse les siècles jusqu'à la Révolution. En ce mois de juillet 1789, les français prennent la Bastille et rêvent d'un monde meilleur. A bas les conventions ! Ah ça ira ça ira ça ira ! Les aristocrates à la lanterne. Ah ça ira ça ira ça ira ! Les aristocrates on les pendra... et on les pendit !

La Chronique de Paris (revue littéraire mensuelle fondée par Honoré de Balzac en 1835), publie un article le 03 octobre 1792 qui vante le tutoiement dans ces termes :  "si vous convient à monsieur, tu convient à citoyen...Sous le règne heureux de l'égalité, la familiarité n'est que l'image des vertus philanthropiques que l'on porte dans l'âme". Le 08 septembre 1793, le tutoiement et l'emploi de citoyen, citoyenne en lieu et place de monsieur, madame deviennent obligatoire par décret. La rupture entre le monde féodal et les temps modernes semble alors consommée.

Que nenni, la chute de Robespierre en juillet 1794 verra l'usage du "tu" citoyen réduit à un simple effet de mode. Les habitudes de langage employé depuis des siècles ont, de toute évidence, la vie dure... Aussi, le "vous" reprendra-t-il sa place moins d'un an après son interdiction. Fi de l'égalité, fi de l'Article 1er de la Déclaration de Droits de l'Homme et du citoyen de 1789  qui stipule que "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune" , il paraît vain de vouloir bouleverser un ordre établi.

L'usage du "tu" refera pourtant surface en mai 1968. Autre révolution, mêmes combats, mêmes rêves de désordre juste, les étudiants refont le monde, honnissent les bourgeois et tutoient leurs professeurs à la Sorbonne.

Et le Respect, Bordel ?

"Toutes les opinions sont respectables. Bon. C'est vous qui le dites. Moi, je dis le contraire. C'est mon opinion, respectez-la donc !" - Jacques Prévert - Spectacle, 1951
Il semblerait que le vouvoiement fasse l'unanimité dans le domaine du soin. C'est en tout cas la position majoritairement adoptée si l'on considère que l'usage du vous est seul garant du respect de la personne soignée. L'Article R.4312-3 du Code de Déontologie des Infirmiers au paragraphe "devoir d'humanité" stipule d'ailleurs que "l'infirmier, au service de la personne et de la santé publique, exerce sa mission dans le respect de la vie humaine. Il respecte la dignité et l'intimité du patient, de sa famille et de ses proches. Le respect dû à la personne continue de s'imposer après la mort."
Cependant, il est évident que le respect ne tient pas uniquement dans un pronom personnel de quatre lettres. Faire preuve de respect va donc bien au-delà de la simple politesse. Cela suppose la compréhension et/ou le partage des valeurs de l'autre, valeurs qui, parfois, s'harmonisent parfaitement avec le tutoiement.  On peut citer en exemple le monde arabe où le vouvoiement n'existe pas dans le langage courant. Selon la journaliste-reporter libano-égypto-française Nadia Khouri-Dagher, l'usage du "tu" en dit long sur les relations sociales qui unissent les gens, "Dire "tu", c'est dire : "nous sommes proches", nous pourrions être amis. Dire "vous", c'est dire: "il y aura toujours une distance entre nous". Dans les pays scandinaves, presque tous les gens se tutoient. Cette familiarité envers l'autre n'en fait pas pour autant des citoyens irrespectueux, bien au contraire.
Être soignant, c'est avant tout s'adapter à une culture ou en adopter les codes sociaux et quoi de mieux que le langage pour y parvenir. Si le vouvoiement va de soi, le tutoiement par contre  nécessite l'adhésion des deux parties. L'usage du "tu" ne souffre d'aucune ambiguité, en méconnaître les contours, c'est inévitablement mettre la relation soignant/soigné en péril. Le soin est tout à la fois pluriel et singulier... Vous-toyons-nous !
La Seringue.
http://www.francesoir.fr/lifestyle-vie-quotidienne/pourquoi-utilise-t-le-vouvoiement

http://www.prendresoin.org/wp-content/uploads/2016/03/Les-maux-de-la-politesse-en-soins-infirmiers.pdf

http://www.academia.edu/12504825/La_R%C3%A9volution_fran%C3%A7aise_et_le_probl%C3%A8me_du_tutoiement_1789-1795_

http://www.lefigaro.fr/histoire/societe/2014/07/25/26006-20140725ARTFIG00035-il-y-a-cent-ans-le-tutoiement-interdit-dans-les-hopitaux.php

https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome33.djvu/397

http://www.liberation.fr/cahier-special/2008/04/19/1968-de-nouveaux-penseurs-dans-l-espace-public-2008-les-savoirs-sont-ils-transmissibles_69995

http://www.prendresoin.org/wp-content/uploads/2016/03/Les-maux-de-la-politesse-en-soins-infirmiers.pdf

http://www.huffingtonpost.fr/2016/09/02/cours-de-gentillesse-solidarite-ecole-primaire-pays-_n_11830266.html

http://khouridagher.afrikblog.com/archives/2006/07/01/2211587.html

http://www.huffingtonpost.fr/2016/09/02/cours-de-gentillesse-solidarite-ecole-primaire-pays-_n_11830266.html