Un Parfum d'Embrouilles, Une Pomme Empoisonnée  !

"En tant que professionnel de santé libéral et conventionné, vous êtes  un acteur important de notre système de santé dans la mesure où vous contribuez à la réalisation d'un enjeu stratégique majeur : garantir l'accès aux soins. L'autre enjeu consiste à assurer la juste allocation de la dépense publique en vérifiant que les évolutions correspondent bien à des besoins de santé justifiés médicalement et pris en charge réglementairement. Au titre des soins infirmiers, l'assurance maladie de Tatouilles-Les-Oies a remboursé, pour l'année 2016, plus de XX millions d'euros, ce qui représentait par rapport à 2015, une évolution de + X %. Cette forte évolution est constatée depuis plusieurs années et entraîne de très fortes incidences financières. Aussi, nous avons souhaité rencontrer certains professionnels afin d'échanger avec eux sur leur pratique quotidienne, leur organisation et le contenu de leur facturation pour l'année 2016 de façon à comprendre cette évolution. Concernant votre activité, certaines pratiques et évolutions nous amènent à vouloir vous rencontrer pour évoquer ensemble vos conditions d'exercice et de facturation. Aussi nous vous proposons de vous rencontrer le xxxxxx 2017 à telle heure. Perusadés de pouvoir compter sur votre collaboration, nous vous remercions par avance de votre participation et vous prions d'agréer, Madame, l'expression de nos salutations distinguées".

Voici le contenu du courrier de la Caisse Primaire d'Assurance Maladie que j'ai reçu, que tu as reçu ou que tu recevras peut-être sous peu...Inutile de te précipiter sur ton destructeur de documents ou ta perforatrice pour en faire des confettis, n'essaye même pas d'en faire une cocotte en papier car une lecture sérieuse de ce document assez équivoque s'impose dès à présent !

Envoyer une petite missive au parfum d'embrouilles serait donc le nouveau mode de harcèlement des caisses envers les professionnels de santé. Dès la  première ligne, on constate que le couvert est mis. Allons-y pour la petite flatterie de départ, le petit coup de pommade à nos ego quelque peu bousculés qui consiste à rappeler à l'nfirmier qu'il est "un acteur important" dans le parcours de soin. Tel le paon, je me surprends à faire la roue autour de mon bureau tant je suis heureuse d'une telle reconnaissance même si je la trouve quelque peu tardive...

Ma joie est de courte durée, des termes propres au management tels que  acteurs, système, enjeu, stratégique ou le verbe garantir défilent devant mes yeux. Je constate que l'administratif emploie toujours le langage de... l'administration et pour étayer son propos, il fait aussi usage de statistiques parce que les chiffres ont ce quelque chose d'irréfutable qui vous met illico presto devant le fait accompli.  En quelques mots, le soignant que vous êtes se sent certes investi d'une mission essentielle de santé publique mais  il porte également le poids de la responsabilité d'un système de santé vacillant. Ce qui le ramène à nouveau devant une double contrainte : prendre soin de l'humain, garantir l'accès aux soins et réduire les coûts sous peine d'être tout simplement puni. Ainsi naît la frustration de ne pouvoir faire son travail au mieux avec toute la culpabilité, la colère et l'impuissance qui en découlent.

La seconde partie est plutôt savoureuse. L'administratif a bien constaté que les coûts des soins infirmiers s'étaient envolés, ses courbes et ses graphiques sont là pour le prouver d'ailleurs. Ce qu'il veut à présent, c'est comprendre pourquoi, et pour cela, il a besoin de toi, petit infirmier. Oui, toi là, qui travailles un peu plus que les autres, toi qui te retrouves seul pour faire ta tournée parce que ta collègue t'a lâché, a pris sa retraite ou a simplement jeter l'éponge, toi qui a un chiffre d'affaires qui dépasse la moyenne  Il a besoin que tu lui expliques tes facturations. Il veut découvrir pourquoi tu as autant de patients et pourquoi tu travailles tant. Il sait pourtant que le nombre de personnes âgées dépendantes ne cesse de croître. Il voit bien sa grand-mère ou son grand-père souffrir des affres du grand âge. On lui a pourtant dit que l'on avait pris le virage ambulatoire. Et bien non, sa compréhension ne s'arrête pas là puisque c'est ton activité qu'il a décidé d'éplucher, de décortiquer, de disséquer dans les moindres détails pour qu'enfin, il puisse trouver un sens à ces dérapages de diagrammes  et ces envolées de courbes statistiques. On ne peut que s'interroger et se demander tout simplement si sa seule et unique ambition ne serait pas de résoudre le trou de la sécu avec les deniers durement gagnés qu'il va te reprendre sous peu ? En tout cas, il a hâte de te rencontrer...

Nous avons les moyens de vous faire parler !

Tu arrives donc pile poil à l'heure de ce fameux rendez-vous interrogatoire. Bien sûr, l'heure ne t'arrangeait pas. 17h00, c'est le moment où tu reprends ta tournée du soir mais qu'importe, tu veux bien consacrer du temps à expliquer pourquoi la population vieillit, pourquoi les pathologies comme le cancer ou le diabète explosent, pourquoi tu bosses autant... Le rendez-vous L'interrogatoire se déroule à huis clos. Ce mode d'entretien a ce petit quelque chose de pratique pour le côté discret  des propos de chacun et puis, nous sommes entre gens de bonne compagnie n'est-il pas !

Le médecin chef et le responsable de la cellule des fraudes se  présentent et là, tu la sens venir l'embrouille. Tu vois bien que ces deux compères ne sont pas venus pour te faire des politesses. On entre d'emblée dans le vif du sujet. Vous avez un chiffre d'affaires pour l'année 2016 qui a augmenté, nous voulons des explications.Tu précises que, depuis un an, tu travailles seul alors qu'avant le cabinet comptait plusieurs infirmiers. Tu as donc récupéré presque toute la clientèle.

S'ensuivent des débats houleux sur les pansements, leur taille, leurs fréquence et la facturation de ceux-ci en ami2 ou en ami4. Photos à l'appui, tu te défends, tu parles de tes patients diabétiques, de mal perforant plantaire, d'amputations, d'ulcères variqueux mais rien n'y fait, le médecin ne se déstabilise pas et te demande s'il ne s'agit pas de photos récupérées sur le net. Tu lui montres tes dossiers de soins. Il n'a pas l'air convaincu...Il te demande ensuite à quelle heure tu commences et quand tu finis, si tu emmènes les cartes vitales à ton cabinet, si tu fais des soins hors nomenclature, si tu factures des heures de nuit. Tu réponds que pour les actes hors nomenclature, il n'y a pas d'autre choix que de faire payer le patient mais que tes patients, en l'occurence, n'en ont pas les moyens. Il te rétorque que ton année 2016 va être épluchée de A à Z et que tu es sur le fil du rasoir, qu'il ne lâche pas l'affaire même si aujourd'hui tu t'en sors bien. Il ajoute qu'une surveillance de ton activité sera faite pendant un an avec sans doute des visites aux médecins traitants et aux patients dont tu t'occupes. Tu te  dis que la Stasi est de retour. Le responsable de la cellule fraude te raccompagne à la sortie et ne manque pas de te signaler que tu es un privilégié parce que tu as eu la chance d'avoir un entretien, ce qui n'est pas le cas pour de nombreux soignants qui reçoivent directement une notification d'indus dans leur boîte à lettres.

Deux heures plus tard, te voilà dehors dégoûté, dépité et surtout très en colère d'avoir été sali et traîné dans la boue par une équipe de pseudo-boeuf-carottes en mal de performance et de primes d'intéressement qui n'attendaient qu'un faux pas de ta part pour te bouffer...

Le libéral, ce n'est vraiment plus ce que c'était ...

Peut-être serait-il judicieux d'enregistrer ces huis clos à la limite de la légalité qui, par définition, ne sont jamais partagés...

Si vous voulez en savoir un peu plus, faites un tour chez Enzym qui vient de publier un article sur le sujet ... On en sort effaré !  L'url, c'est par là ► http://www.enzym.fr/rendez-vous-en-terre-inconnue-les-controles-cpam/

La Seringue.