J'ai les Nerfs en Pelote !

Argh ! Je le savais que cette relation ne tarderait pas à me taper sur le système. Dès les premières minutes de la conversation, J'ai senti que ça n'allait pas le faire. Je l'ai reconnu ce parfum de "déjà vu". J'ai pourtant de l'expérience et du vécu face à ce genre de  situation d'une  banalité affligeante. Et bien non, je me suis encore fait avoir..

L'aventure se passe à Cayenne mais elle pourrait tout aussi bien se passer à Paris, Nice, Lille, Brest ou Trifouillis-les-Oies. Car cette histoire, nous la connaissons tous. Elle fait partie des aléas du libéral, des impondérables, d'un faible pourcentage qu'il faut vite oublier comme on se plait à le dire. Elle commence toujours de la même façon. Un appel téléphonique, une voix à l'autre bout du fil,  une sale impression, une intuition que ça va très vite sentir le gaz, un mauvais pressentiment et puis finalement une faiblesse, un rendez-vous, une première rencontre... Un petit"oui" qu'on aurait bien voulu voir se tranformer en énorme "NON". Trop tard...il a déjà raccroché !

Mais pourquoi ai-je dit "oui" nom d'une pipe en bois seringue en plastique ? J'aurais pu tout aussi bien raconter n'importe quoi, dire que je ne pouvais pas, que mon emploi du temps était full méga rempli, tout ça, tout ça, jusqu'en 2018. J'aurais pu baratiner et annoncer fièrement que je partais faire de l'humanitaire dans un pays en guerre parce que la guerre, il n'y a rien de mieux pour fabriquer des héros. J'aurais pu échaffauder une histoire sordide d'agents secrets qui me poursuivent parce que j'ai vu des trucs qu'il ne fallait pas voir et annoncer, un sanglot dans la voix, mon départ précipité pour une destination inconnue de tous, même de moi. J'aurais pu inventer une expédition dans le désert de Gobi pour étudier la capacité de survie d'une infirmière cinquantenaire en surpoids addicte au chocolat. J'aurais pu mentir en toute bonne conscience, me la jouer "je suis une professionnelle très très demandée, même si tu me supplies à genoux, non, réellement, sans façon, je ne peux vraiment pas".  J'aurais pu simplement dire 'Non" et je ne l'ai pas fait.

Pourtant, je l'ai bien senti dès le départ que ça allait foirer. Je l'ai bien vu venir le lézard, aussi gros, antipathique et agressif que le varan de Komodo. Dès la première minute,  j'avais déjà tout compris, tout capté, tout anticipé sur cette bad love story. Mais j'ai quand même dit "Oui"... J'ai encore aquiescé lorsqu'il a fallu négocier les horaires. "Ah non, 7h30, c'est trop tôt, vous ne pourriez pas venir à huit heures plutôt ? Ah, et puis le mercredi, ça ne m'arrange pas ! Par contre, le soir, vous pourriez passer un peu plus tard parce qu'on regarde Nagui à la télé ?". Mais qu'est-ce qui m'a pris ?

Je Sors l'Artillerie ou Pas !

La première rencontre fut donc à la hauteur de ce que j'avais imaginé. la voix au téléphone n'avait pas trahi le patient désagréable que j'avais devant mes yeux. A la fois raleur, insatisfait chronique, colérique, envieux, limite libidineux, détestable et sûrement détesté, Il était en pétard contre le monde entier et maudissait à la fois les niakwés, les bougnoules, les romanichels, les Rmistes, les artistes, les branleurs, les facteurs, les enseignants, les jeunes, les femmes,les pédés, la gauche, la droite, le centre, la météo et tout le monde médical.

C'est donc à reculons et les nerfs en pelote que j'ai franchi le  portail de son pavillon de banlieue pendant des mois juste parce que j'avais dit "Oui".

Je jure que, durant toutes ces semaines, j'ai essayé de me raisonner et je crois que mon éducation a eu raison de la folie meurtrière qui s'emparait de moi certains jours. J'ai d'ailleurs évité de visionner les grands standards de l'horreur sur grand écran que sont "massacre à la tronçonneuse" , "Vendredi 13" ou "Misery" pendant toute cette période. J'ai fermé les yeux chaque fois que j'ai vu de l'hémoglobine parce que chacun sait que le sang, ça excite. J'ai arrêté de faire craquer mes doigts comme le font tous les psychopathes, J'ai ouvert et purifié mes chakras, bu des litres de camomille pour dormir et lâcher du lest. Je me suis mis les Bisounours en boucle à la télé et j'ai écouté "Despacito" dans ma bagnole.

J'ai tenté vainement de trouver mille explications à une telle incompatibilité d'humeur entre nous. J'en ai seulement déduit que la connerie avait sans doute franchi les limites de la science. J'ai eu peur de la contagion. J'ai compris qu'il n'y avait aucun remède et que, s'il y en avait un, je n'étais pas en mesure de le fournir. J'ai lutté pour poursuivre cette prise en charge toxique. J'ai beaucoup pris sur moi et je vous assure que ce simple "Oui" m'a énormément coûté.

J'avais pris la décision d'attendre la fin de la prescription de soins infirmiers pour passer la main. Et puis, la famille m'a annoncé que ce monsieur avait une place en Ehpad et que la prise en charge s'arrêterait quelques jours plus tard. On remarque le tact de la famille qui n'a pas jugé utile de prévenir l'infirmière d'une démande de placement faite des mois auparavant !  Je dirais juste pour me venger un peu que les chiens ne font pas des chats...

Ceci étant, les derniers jours furent savoureux jusqu'à l'ultime minute. Ces instants précieux où l'on rend le trousseau de clés qui nous permettait de franchir les portes de l'enfer. Ce travelling avant où, se dirigeant vers la sortie, on lance un aurevoir accompagné d'un "Nous ne nous aimions pas mais vous verrez là-bas, ils vont bien s'occuper de vous !". Les quelques pas qui nous séparent du paradis franchis dans l'allégresse accompagné d'un grand ouf de soulagement. C'était tout bonnement jouissif ! Un orgasme...

Je n'avais jamais eu à vivre une telle situation. Pour la première fois de ma vie, j'ai dit à un patient que je ne l'aimais pas. J'ai mis un affect dans la relation soigné/soigné qui, jusque là, m'avait paru déplacé. Et pourtant, je vous jure que cela m'a fait un bien fou. 

J'ai appris, par la suite, que ce monsieur n'était pas resté à l'Ehpad. Il a fait des pieds et des mains pour que ses deux filles l'en sortent. Il a rendu la vie impossible à tous, famille, résidents et personnel soignant compris. De guerre lasse, ses filles l'ont ramené à son domicile où il persécute sans doute une autre infirmière. J'espère que beaucoup d'entre elles ont simplement dit "Non"...

 

Et vous, avez-vous déjà vécu ce genre de situation ?

La Seringue.