Je Suis...

Je suis celle qui t'a porté dans ses entrailles et mis au monde. Je suis ta lignée, ton origine, ton sang, une part non négligeable de ton  ADN. Je suis tes yeux bleus ou verts, ton front un peu trop haut, ta bouche pulpeuse, ta peau mate ou tes cheveux crêpus. Je suis celle qui t'as nourri, choyé, comblé.  Je suis celle qui a veillé sur toi, celle qui t'a chanté des berceuses pour t'endormir, celle qui a écouté et entendu tes peines,  celle qui t'a consolé. Je suis celle qui t'a vu grandir et devenir adulte. Je suis le témoin de tes premiers chagrins d'amour. Je suis celle qui t'as transmis une partie de ce que tu sais, celle qui t'a accompagné tout au long de ton existence.  je suis ta mère, ta grand-mère ou ton aïeule...

Je suis celui qui a pleuré lorsque tu es né, celui qui n'osait pas te porter de peur de te briser. Je suis ce garçon un peu surpris devant le miracle de la vie.  Je suis cet homme mort d'inquiètude lorsque tu étais malade.  Je suis celui qui t'a appris à faire du vélo, à jouer au foot ou à pêcher, celui qui n'a jamais eu peur de se ridiculiser pour t'amuser.  Je suis celui avec qui tu te sentais en sécurité, celui qui t'a aidé à te dépasser, celui avec qui tu partageais des secrets. Je suis celui qui t'a protégé, celui qui t'a parfois puni, celui qui a pardonné tes frasques d'adolescent. Je suis celui qui représentait pour toi la patience, la bienveillance et la générosité.  Je suis celui dont tu craignais les colères. Je suis cet homme fier et ému lorsqu'il regarde la personne que tu es devenue. Je suis ton père, ton grand-père ou ton aïeul...

Aujourd'hui, je suis cette personne âgée que tu bouscules dans la rue sans ménagement, celle à qui tu oublies de céder ta place dans le bus, celle qui t'agace parce qu'elle est trop lente ou pas assez preste, celle à qui tu ne dis plus bonjour, celle chez qui tu trouves moins d'intérêt, celle que tu ne viens plus embrasser aussi souvent, celle pour qui tu n'as plus de temps à consacrer.  Je suis cet être devenu vieux qui n'a cessé de s'occuper des siens durant toute sa longue vie et qui, à présent, n'est plus en mesure de prendre soin de lui-même.

Je Veux...

Je suis toutes ces femmes et ces hommes qui t'ont entouré, qui ont veillé sur toi, qui ont oeuvré pour que tu grandisses dans l'affection et l'amour. Je suis toutes ces femmes et ces hommes aujourd'hui dépendants, grabataires, gâteux ou simplement trop vieux.  Je suis toutes ces femmes et ces hommes et, pour toutes les raisons évoquées plus haut, pour tout ce que je suis, pour tout ce que je fus, pour tout ce que j'ai fait, du fond de mon lit médicalisé, j'exige à présent un minimum de considération.

J'veux du care en plus du cure. J'veux de l'humanité, de la douceur et de la compassion. J'veux de l'humanitude. J'veux pas me lever à cinq heures du matin parce que ça arrange un service. J'veux pas me coucher à cinq heures du soir pour la même raison. j'veux avoir le choix des amplitudes horaires en fonction de mon humeur ou de mes envies. J'veux que mes repas soient gais et colorés même si c'est de la purée. J'veux avoir le droit à un verre de vin et pourquoi pas un cigare de temps en temps.  J'veux sortir de mon pyjama et m'habiller. J'veux porter des bijoux même si c'est du toc. J'veux avoir la bouche qui sent bon le caramel ou la menthe fraîche. J'veux qu'on me brosse les dents, qu'on lave mon dentier et qu'on n'oublie pas de me le remettre après l'avoir fait trempé une nuit entière dans un verre d'eau. J'veux des douches ou des bains chauds parfumés qui durent des heures . J'veux sentir bon la lavande ou le chèvrefeuille. J'veux qu'on ai envie de m'embrasser. J'veux oublier mon incontinence. J'veux pas sentir la pisse ou mariner dans mes excréments pendant des plombes. J'veux plus de trois changes par jour si c'est nécessaire.  J'veux être coiffé et accessoirement allez chez le coiffeur. J'veux que mes ongles soient coupés et pourquoi pas vernis. J'veux avoir le droit de tomber amoureux encore une fois si j'en ai le désir. J'veux qu'on me dise que je plais encore. J'veux pas passer toutes mes journées devant la télé. J'veux écouter de la musique et regarder les gens danser. J'veux voir le soleil et la pluie et la neige. J'veux regarder des enfants jouer pour me sentir vivant. J'veux un vase rempli de fleurs sur ma table de nuit. J'veux des pâtes de fruits. J'veux pas me morfondre avec des souvenirs parce que la vie, c'est maintenant.

J'veux qu'on me parle, qu'on me touche, qu'on me regarde dans les yeux. J'veux qu'on me demande si j'ai des désirs. J'veux pas qu'on s'adresse à moi comme si j'étais déjà sénile. J'veux pas entendre des phrases comme "Ben alors, elle a pas fini sa compote madame Machin !" J'veux encore faire partie des humains. J'veux qu'on m'appelle par mon prénom si j'en ai envie. J'veux que ce soit moi qui décide si oui ou non, on brise les conventions. J'veux pouvoir donner mon avis sur un traitement, J'veux pas être qu'une pathologie ou un numéro de chambre. J'veux être debout et digne. J'veux du respect.

Je veux simplement être bien traité...

La Seringue.