Mamie ChouChou !

Durant notre carrière professionnelle, les histoires qui s'écrivent avec les patients sont quelquefois très étonnantes. Ainsi, certains nous propulsent-ils, bien malgré eux, dans un voyage spacio-temporel qui nous ramène au temps béni des mercredis après-midi ou des vacances passés chez nos grands-parents. D'un coup de baguette magique, nous redevenons ainsi le petit garçon intrépide ou la petite fille à la mine boudeuse que nous étions des décennies auparavant.

De part leur capacité à nous envelopper dans une sensation de béatitude, ces résurgences de l'enfance troublent parfois quelque peu le caractère professionnel de la relation soignant/soigné. Dans ces moments-là, nous manquons sans doute de distance. En effet, ces personnes qui interpellent notre mémoire tiennent souvent une place privilégiée dans nos vies. Cependant, quel infirmier peut se targuer de ne jamais avoir eu, parmi ses patients, un petit favori, un chouchou, un coup de coeur, un béguin ? Et puis, avouons-le, ces cadeaux que la vie nous offre, si fugitifs soient-ils, n'ont pas de prix !

Une Histoire de Tapisserie !

Lorsque, pour la première fois, je suis entrée chez Clémence, patiente de 94 ans souffrant d'ulcères variqueux, j'ai immédiatement rajeuni de plus de quarante ans. Son chignon parfait, sa blouse bleue aux motifs improbables, ses chaussons en feutre à carreaux, ses petites lunettes plantées sur le bout de son nez étroit, son intérieur suranné me ramenaient à un temps d'avant, une époque révolue durant laquelle la petite fille effrontée que j'étais passait ses vacances chez sa grand-mère.

La maison de Clémence  me rappelait la douceur et la tranquillité du foyer de mes aïeux. Dans sa salle à manger, les murs étaient recouverts d'un papier peint qui m'était familier puisqu'ornant également la chambre que j'occupais enfant. Des faisans, des bécasses, des canards et des chiens d'arrêt  peuplaient cette fresque pittoresque. Je me souvins de mes calculs savants pour comptabiliser les animaux figurant sur ces scènes de chasse. Près de la fenêtre, le balancier d'une pendule sans âge se dandinait de gauche à droite avec la précision d'un métronome. Ce va-et-vient hypnotique m'aspira soudainement et me projeta en 1973. J'avais sept ans.

Une odeur d'herbe coupée parvint à mes narines. Je vis au loin mon grand-père faner le regain. J'entendis l'eau de la fontaine couler généreusement dans le bassin près du jardin.  Je nous aperçus, ma soeur et moi, jouant à la poupée. Je me souvins de la maisonnée, calme et paisible sommeillant doucement dans la torpeur de l'été. Je perçus clairement la voix de ma grand-mère nous exhortant à venir prendre notre goûter. Je revis alors les assiettes en Arcopal ornées de myosotis ou de lotus, le bol à oreilles avec nos prénoms gravés dessus, la nappe à carreaux rouge qui sent bon la lavande et les ronds de serviettes en bois vernis. Une odeur de confiture d'abricots et de chocolat chaud mit mes sens en éveil. J'en eu l'eau à la bouche. Je souris à l'idée que des souvenirs aussi lointains puissent être aussi prégnants.

Mes yeux se posèrent sur Clémence qui, à n'en point douter, n'avait aucune idée du voyage que je venais de faire. Installée dans le canapé, la jambe gauche posée sur la table basse, elle attendait... sereine et remplie de cette indulgence propre à ceux qui ont à la fois tout leur temps et peu de temps. Je revins à ma tâche comblée par ces émotions rares qui vous portent durant des heures et ensoleillent vos journées.

Se souvenir des belles choses et ainsi, prolonger la mémoire de ceux que l'on aime...Et vous avez-vous eu des patients coup de coeur ?

 

La Seringue.