J'aime pas, J'adore !

J'aime quand une femme qui vient d'accoucher m'appelle pour des soins. J'aime sa poitrine rebondie, sa mine épanouie malgré l'agitation de ses nuits. J'aime son petit air conquis lorsqu'elle se penche sur son enfant. J'aime son regard attendri lorsqu'elle contemple le miracle de la vie. J'aime les papillons et les poussières d'étoiles qu'elle produit lorsqu'elle vaque à ses occupations. J'aime sa générosité, son calme et sa douceur. J'aime ces petits moments d'intimité durant lesquels, pour quelques instants seulement, j'oublie la maladie.

J'aime soigner les enfants. J'aime cette manière toute particulière de dédramatiser le soin. J'aime faire le pitre quitte à avoir l'air ridicule. J'aime lorsque le rire l'emporte sur la peur. J'aime lorsqu'ils me disent "même pas mal" . J'aime la fierté que ces mots me procurent. J'aime les revoir des années après dans d'autres circonstances. J'aime l'idée de les voir grandir et devenir de belles personnes. J'aime imaginer que, peut-être, grâce à moi, des vocations naîtront. J'aime ne garder que le meilleur de l'humain.

J'aime soigner les vieillards.  J'aime être la main qui les accompagne et l'oreille qui reçoit leurs confidences. J'aime leurs regards avides de tendresse. J'aime lorsqu'ils me racontent des histoires du temps d'avant. J'aime cette dernière tâche dévolue aux personnes âgées. J'aime l'idée de transmission, de témoignage et d'enseignement dont ils sont les gardiens. J'aime le passé autant que l'avenir. J'aime parler de tout et de rien. J'aime l'insouciance de nos propos. J'aime lorsque nous rions ensemble de nos travers et de nos manques. J'aime caresser leurs mains flétries lorqu'ils ont peur. J'aime lorsqu'ils me disent qu'ils ont bien dormi ou qu'ils n'ont pas mal. J'aime leurs "à demain", "prenez soin de vous", "prenez garde à ne pas prendre froid, on a besoin de vous". J'aime leur monde ridiculement étroit. J'aime quand ils vont bien.

J'aime pas, je Déteste !

J'aime pas voir des blouses blanches tomber du huitième étage. J'aime pas entendre leurs cris de désespoir qui ne produisent aucun écho. J'aime pas voir les soignants courir dans les couloirs des hôpitaux. J'aime pas quand on leur dit qu'on les aime et qu'en même temps on les tabasse à grands coups de lattes. J'aime pas lorsqu'ils sont reconnus pour leur dévouement ou leur bienveillance si ces qualités humaines ont un parfum de sacrifice. J'aime pas lorsqu'ils sont abusés, exploités, pressés comme des citrons à des fins économiques. J'aime pas lorsqu'ils deviennent une couleur sur un planning et que, paradoxalement, on leur fait porter un badge avec leur prénom pour humaniser les services. J'aime pas lorsqu'ils exécutent des tâches et non le métier qu'ils aiment. J'aime pas lorsqu'on les instrumentalise. J'aime pas lorsqu'on leur impose de travailler sur leurs repos pour pallier le manque de personnel. J'aime pas cette forme de pouvoir qui se construit sur la culpabilité des soignants. J'aime pas le devenir du mot "soigner".

J'aime pas lorsqu'un patient me regarde d'un air suspicieux quand je lui demande sa carte vitale pour facturer mes actes. J'aime pas éprouver ce sentiment de culpabilité très enfantin dans ces moments-là.  J'aime pas l'idée qu'il a de mon travail. J'aime pas lorsque ce même patient consulte son médecin pour une prescription de paracétamol à trois francs six sous alors qu'il dépense une blinde chaque semaine pour son tiercé. J'aime pas lorsqu'il n'a aucune idée de ce que coûte son traitement et qu'il consomme du médoc sans scrupules. j'aime pas voir son armoire à pharmacie déborder. J'aime pas lorsqu'il suspecte son pharmacien de revendre les médicaments périmés ou non utilisés. J'aime pas lorsqu'il me dit qu'il a payé ses soins alors que le tiers payant généralisé lui permet de ne rien débourser. J'aime pas lorsqu'il chronomètre son auxiliaire de vie à la minute et qu'il passe son doigt sur la commode pour vérifier que le job a été bien fait. J'aime pas lorsqu'il la considère comme son employée et qu'il joue les patrons. J'aime pas lorsque j'imagine qu'il se venge d'une vie passée faite de remords et de désillusions. J'aime pas lorqu'il me dit que je suis encore en retard alors qu'il fait la queue pendant des plombes pour s'acheter le dernier Iphone et qu'il n'a que ça à foutre. J'aime pas lorsqu'il me parle de ma voiture neuve ou qu'il lorgne ma nouvelle paire de pompes avec dédain. J'aime pas lorsqu'il s'occupe de ma vie parce que la sienne semble vide et desséchée.  J'aime pas lorsqu'on me manque de respect. J'aime pas lorsqu'au final, j'éprouve un sentiment de pitié à son égard et que je passe l'éponge pour la xième fois. J'aime pas m'encombrer de l'inutile...

La Seringue.