Madame la Ministre,

A quelques jours de la fin de votre mandat, je ne pensais pas avoir à vous gratifier d'une nouvelle bafouille. Je présumais naïvement qu'avec votre départ, notre cauchemar prendrait fin. Je savourais par avance le plaisir de ne plus jamais vous revoir. Je vous imaginais en ministre "has been" oubliée dans un bureau perdu au fin fond d'une commune d'Indre-et-Loire, occupée à régler des problèmes d'ordures ménagères ou de robinets qui fuient.

Je vous avoue que la simple idée de votre absence du paysage politique français me soulageait même si ce qui semblait se profiler à l'horizon n'augurait rien de bon. Car enfin, Dieu merci, je n'aurais plus à subir votre voix de crécelle qui annonce des cataclysmes pas plus que je n'aurais à supporter vos certitudes, votre suffisance ou votre mépris.

En regard du temps qu'il vous reste pour accomplir votre mission, je peux aisément employer le passé pour vous affirmer que vous fûtes une ministre détestable. Détestable certes, mais surtout détestée par la majorité des professionnels de santé, vous pouvez cependant vous enorgueillir de ne pas leur avoir fait de cadeau. Une main de fer dans un gant de...fer, une gouvernance des troupes à la marche ou crève et tant pis pour tous ceux qui restent sur le carreau. Les victimes furent nombreuses, certaines morts furent brutales. Cependant, ni le bruit sourd d'un corps qui s'écrase sur le bitume, ni le rictus amer d'un malheureux qui se balance au bout d'une corde, ni même la douleur des familles des soignants disparus ne vous ont ému. Il faut avouer que l'émotion, ce n'est pas votre fort, le dialogue non plus d'ailleurs puisque vous avez refusé, à maintes reprises, de rencontrer les professionnels de santé qui manifestaient à la porte de votre ministère.

De décès en décès, de tâches de sang en tâches de sang qui finissent par faire tâche d'huile, vous avez fini par consentir à accorder en décembre dernier des moyens pour prévenir les risques psychosociaux et revaloriser le travail de nuit. Nous voici ce jour à l'heure où les promesses se matérialisent en monnaie sonnante et trébuchante. Enfin, sonner est un bien grand mot en regard de l'augmentation astronomique de 1.50 euros pour dix heures de nuit travaillées que, dans votre grande mansuétude, vous octroyez au personnel soignant des services d'urgence ou de soins critiques alternant des horaires de jour et de nuit, exposés à des rythmes de travail contraignants. Les  soignants qui bossent de nuit dans les autres services peuvent apparemment aller se gratter... La nuit, ceux-ci roupillent, c'est bien connu !

Quant à la stratégie pour la prévention des risques psychosociaux, même pas peur, vous alignez 30 millions sur la table répartis sur trois ans. Un chiffre à donner le vertige puisqu'il faudra partager ce magnifique pactole entre un millier de structures publiques de santé. Ce qui se résumera à 10 000 euros en moyenne par établissement et par an. Ces sommes seront allouées pour la création ou le renforcement des services de santé au travail pluridisciplinaires (médecins, infirmières, psychologues, assistants sociaux, conseillers en prévention des risques professionnels). Là, je ris jaune parce qu'avec 10 000 balles aujourd'hui, t'as plus rien...

Il y a peu, Monsieur Coppé estimait que le prix moyen d'un pain au chocolat était de dix à quinze centimes. Aujourd'hui, c'est vous qui augmentez royalement l'heure de nuit de 15 centimes. Youpi, c'est Byzance ! Grâce à vous,les soignants pourront s'offrir des pains au chocolat chez Monsieur Coppé...

Vous proposez également 10 000 euros par an et par établissement pour lutter contre les risques psychosociaux. Cette malheureuse somme ne permettra évidemment pas d'embaucher un médecin, un infirmier, un psychologue, un assistant social ou un conseiller en prévention, pas même à mi-temps,

Décidément, Madame la Ministre, le monde dans lequel vous évoluez, peuplé d'énarques, de normaliens, d'hommes et de femmes issus de Sciences Po ou de hautes écoles d'administration, n'a qu'une idée très approximative du coût de la vie. Vous arrive-t-il de vous confronter à la réalité de terrain ? seriez-vous de purs esprits ou auriez-vous plutôt l'intention de nous prendre pour des billes ?

J'opte décidément pour la deuxième option, chassez le naturel, il revient au galop. Votre excès de sensiblerie de décembre ne fut qu'un moment d'égarement. Votre nature dédaigneuse a vite repris le dessus...Les mesures que vous dévoilez aujourd'hui ont des allures de camouflet. Si je me laissais aller, je parlerais plus vraisemblablement de la fourberie et de la mahonnêteté qui vous habitent.

Ceci est, je l'espère, mon dernier message à votre intention. Bon vent Madame Touraine, au plaisir de ne jamais vous revoir parmi nous !

La Seringue.