Super Méga Extraordinairement Talentueux !

Hop, hop ,hop je vous arrête tout de suite !  Nous ne parlerons pas aujourd'hui de professionnalisme, de compétences, de dévouement, de passion, d'amour, d'humanité, de discrétion ou de polyvalence. Non, nous n'étalerons pas toutes les qualités professionelles et humaines qui sont propres aux soignants. Nous ne dresserons pas le portrait de l'infirmière multitâche et organisée, qui vous dévale les escaliers quatre par quatre entre deux étages, qui court toute la journée dans l'espoir d'avoir quelques minutes de repos, ne serait-ce que pour bouffer pas plus que nous ne nous arrêterons sur celle qui n'en peut plus. Nous ne débattrons pas non plus sur le pourquoi ou le comment nous en sommes arrivés là, tout simplement parce que ça n'intéresse apparemment personne, tout simplement parce que le spectateur est en quête d'émotions fortes et que les palabres sont inutiles.

Le public veut vibrer. Il veut que ça fasse boum, boum dans son petit coeur tout mou, il veut percevoir le bruit de son propre souffle et pour ce faire, il a besoin que ça cogne, que ça percute, que ça aille vite et que ça fasse mal. Il lui faut passer d'une émotion à une autre pour remplir son vide intérieur. Côtoyer la mort pour se sentir vivant et s'éprouver sans danger, le cul vissé dans son canapé. Valser avec la mort par procuration certes, mais pas n'importe laquelle puisqu'il faut qu'elle soit violente, sanglante. Il faut qu'elle éclabousse, qu'elle fasse des tas de malheureux autour d'elle. Il faut qu'elle génère le chaos pour que le spectateur atteigne l'extase, la jubilation. Il faut qu'elle soit orgasmique pour qu'elle retienne l'attention. Il faut enfin que le public se la prenne en pleine poire pour qu'il y ait un espoir qu'il réagisse. Car oui, l'homme de ce siècle se repaît du spectacle de la grande faucheuse dans tout ce qu'elle a de plus glauque. Il flirte avec Thanatos et son idylle se nourrit de preuves matérielles. Il lui faut la photo d'un enfant échoué sur une plage turque. Il lui faut les détails sordides d'un groupe d'amis déchiquetés par des tirs de Kalashnikov dans une salle de spectacle. Il lui faut voir, renifler, sentir les cadavres semés sur le parcours d'un camion fou. Rome avait du pain et des jeux. Nous voulons du sang et des larmes.  Place au spectacle !

La Mort en Direct ! 

Alors vraisemblablement, il semblerait que le suicide d'un, deux, trois ou dix soignants ait peu de chance d'émouvoir face au flot d'images terribles diffusées chaque jour en continu sur nos écrans. Il faudrait sans doute beaucoup plus de victimes et, si possible en simultané ou sans doute des morts plus violentes pour que le spectateur exulte et s'approprie la douleur et le mal être de ces malheureux. Le must serait d'ailleurs d'assister à cette hécatombe en live au cours d'une grande messe médiatique.

En 1980, Bertrand Tavernier, réalisait "La mort en direct" avec Romy Schneider et Harvey Keitel comme acteurs principaux. Adaptée du roman de David Compton, cette fiction retrace l'histoire de Katherine Mortenhoe (Romy Schneider), jeune femme atteinte d'une maladie incurable, qui s’enfuit pour échapper à une émission de télé-réalité qui en a fait sa vedette. Dans sa fuite, elle est aidée par un homme (Harvey Keitel) qui la filme à son insu puisqu'il a une caméra miniaturisée implantée dans son cerveau. Ce film visionnaire sur la dérive des médias n'est pas si éloigné de notre réalité actuelle.

En 2010, Mohamed Bouazizi, jeune vendeur ambulant de 26 ans, exaspéré par les brimades policières et la précarité de sa situation, s'immole par le feu devant la préfecture de Sidi Bouzid en Tunisie. Cet acte désespéré va rapidement déclencher une vague de révoltes dans le monde arabe et renverser en quatre semaines le régime du Président Ben Ali.

En 2011, Omar Bokou s’immole par leu feu devant le palais présidentiel à Dakar au Sénégal pour protester contre des salaires ridicules et la répression du régime. Des affrontements entre l’armée et les rebelles ont fait suite à ce drame.

Qu'est-ce qui a bien pû mettre le feu aux poudres ? L'être humain aurait-il besoin de martyres pour croire à une cause et la défendre ? Ce besoin serait-il dû à un manque de spiritualité dans nos vies bouleversées ? A quel moment un groupe s'approprie-t-il une mort pour la faire sienne au nom d'une cause à défendre ?  Le mode opératoire d'un suicide est-il en lien avec son impact auprès d'un groupe ?

Le désordre social dans lequel nous vivons caractérisé par la  perte ou l'effacement des valeurs morales, religieuses, civiques...serait-il à l'origine des vagues de suicides dans notre pays ? Rappelons que, d'après l'Observatoire national du suicide, près de 10 500 personnes se tuent volontairement chaque année en France. Ce nombre reste trois fois supérieur à celui des décès par accident de la route.

Emile Durkheim (1858-1917), sociologue français, fondateur de la sociologie moderne s'est intéressé au suicide. Il montre que les suicides augmentent en situation d'anomie, c'est-à-dire lorsque la norme sociale qui guident nos comportements disparaît ou n'est plus claire.

L'anomie, (du grec ἀνομία / anomía, du préfixe ἀ- a- « absence de » et νόμος / nómos « loi, ordre, structure »)  désigne certaines situations de dérèglement social, d'absence, de confusion ou de contradiction des règles sociales. L'anomie serait, selon Durkheim, une conséquence de la division du travail qui isole les individus et fait régresser la solidarité.

Dans une société qui bat de l'aille, les soignants auraient donc simplement l'incroyable talent de disparaître sans faire de bruit dans l'indifférence générale...au suivant !

La Seringue.

http://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/mohamed-bouazizi-l-immolation-qui-a-declenche-le-printemps-arabe_459202.html

http://24heuresactu.com/2011/02/22/immolation-par-le-feu-une-revolution-senegalaise-est-elle-possible/

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/suicide-en-france-une-autre-consequence-de-la-crise-economique_1771677.html

Emile Durk'heim, "le suicide" 1897 ; "De la division du travail social", 1883