Péril en la Demeure !

Les vilains infirmiers libéraux que nous sommes seraient des dépensiers. Ils dilapideraient l'argent public à tort et à travers et mettraient notre système de santé en péril.  C'est, en tout cas, le message que délivre la Cour des Comptes depuis plusieurs années à propos de notre profession. De là à conclure que les infirmiers libéraux sont des escrocs, il n'y a qu'un pas qui, pour beaucoup de citoyens, est franchi depuis belle lurette.

Ainsi, de nombreux patients, abreuvés chaque jour par un flot d'informations toutes plus scandaleuses les unes que les autres, s'offusquent-ils lorsque leurs infirmiers leur demandent plusieurs fois par mois leur carte vitale pour facturer leurs actes. Suspicion, doute, méfiance, défiance, soupçon... ou quand le patient lambda se mue en Sherlock Holmes d'opérette pour le bien commun ou en sinistre corbeau par simple besoin de reconnaissance, jalousie ou pure méchanceté. Vivent les lanceurs d'alerte ! Il n'est ici nulle intention de légitimer ou d'absoudre les comportements délictueux de certains confrères ou consoeurs pas plus qu'il n'est d'actualité de dresser le portrait parfois douteux de certains patients mais plutôt de remettre certaines pendules à l'heure afin d'éviter de faire de quelques cas isolés une généralité.

Le monde bouge, l'état sanitaire de notre pays est différent de celui d'il y a dix ans. Il paraît donc vraisemblable qu'il y ait une explication plus que légitime à cette envolée des soins infirmiers depuis quelques années.

Et si tous les infirmiers libéraux n'étaient pas des voleurs !

Quelques Chiffres : Petit Voyage dans le Temps !

Nous étions 57 493 infirmier libéraux en 2000 contre 111 031 en 2015. La démographie de cette profession a presque doublé en 15 ans avec une augmentation de 53 538 individus. La logique voudrait que cette inflation entraîne inévitablement une évolution des dépenses liées aux soins infirmiers. Pour permettre une stagnation des coûts, il aurait fallu que les infirmiers en activité réduisent leurs chiffres d'affaires et se serrent la ceinture. Ce que beaucoup d'entre eux ont fait d'ailleurs. La consommation de soins infirmiers s'est élevée à un peu plus de 4 milliards d'euros en 2006 contre un peu plus de 7.5 milliards d'euros en 2015 soit une augmentation de 3.5 milliards d'euros. Le chiffre d'affaires annuel moyen des infirmiers libéraux était de 60 876 euros en 2000 (3.5 mds : 57 493) et de 67 548 euros en 2015 (7.5 mds : 111 031) soit une augmentation du chiffre d'affaires moyen de 6 672 euros en 15 ans. Cette hausse du chiffre d'affaires est en partie due, rappelons-le, aux revalorisations des nos prestations. En effet, l'indemnité forfaitaire de déplacement et la majoration pour dimanche et jours fériés ont été réévaluées en 2007, 2009 et 2012. De nouvelles cotations telles que la majoration pour acte unique (MAU) et la majoration de coordination infirmière (MCI) ont également vu le jour en 2012.

Combien sommes-nous aujourd'hui, à sous-estimer et à sous-coter notre travail par peur des représailles de nos caisses d'assurance maladie ? Combien sommes-nous à faire le choix de refuser des prises en charge qui soulèvent des problèmes de cotations ? Combien sommes-nous à avoir vu nos chiffres d'affaires baisser de manière drastique ?

D'autres facteurs ont contribué à l'explosion des soins infirmiers ces dernières années. Parlons simplement de démographie. En l'an 2000, la France comptait 7.2 millions d'individus âgés de 75 ans et plus. En 2015, ils étaient 9.1 millions soit presque deux millions de plus.

De même, l'espérance de vie est passée de 75.3 ans pour les hommes et 82.8 ans pour les femmes en 2000 à 78.9 ans pour les hommes et 85 ans pour les femmes en 2015. Ces messieurs ont donc gagné 3.6 années de vie tandis que ces dames ont elles, eu un bonus de 2.2 années. Le nombre de centenaires a explosé, ils étaient 800 en 1988, plus de 6000 en 1996 et leur chiffre atteindra probablement 150 000 en 2050.

Chacun sait que la prise en charge des personnes âgées représente une part importante de l'activité des infirmiers libéraux. La France est un pays vieillissant où les besoins en terme de santé ne cessent de progresser. Pourtant, la pyramide des âges n'est pas seule en cause dans l'augmentation de la consommation de soins infirmiers. Certaines pathologies ont littéralement explosée elles-aussi. C'est le cas de la maladie d'Alzheimer qui touche aujourd'hui environ 900 000 personnes. 225 000 nouveaux cas sont diagnostiqués chaque année, soit près d’un toutes les trois minutes. En 2020, un français de plus de 65 ans sur quatre devrait être touché par cette maladie.

Le cancer du sein, quant à lui, a augmenté de 60% chez les femmes de 30 à 49 ans en une trentaine d'années. Le cancer des testicules, lui, a doublé chez les hommes de 20 à 40 ans. Certains cancers du sang ont un progression vertigineuse qui dépasse les 100 %. Selon une étude sur l’évolution de l’incidence et de la mortalité par cancer en France réalisée par l’Institut national de veille sanitaire (INVS), l’Institut national du cancer (Inca), les Hospices civils de Lyon et le réseau des registres des cancers Francim, entre 1980 et 2012, le nombre de nouveaux cas de cancers, tous types confondus, a augmenté de 107,6 % chez les hommes et de 111,4 % chez les femmes. 355 000 nouveaux cas ont été estimés pour la seule année 2012 (200 000 hommes et 155 000 femmes).

Rappelons enfin que, selon une étude publiée en 2015 par l'Institut national de veille sanitaire, plus de 3 millions de personnes sont traitées pour un diabète et que cette pathologie est à l'origine d'environ 8000 amputations par an.

La consommation de soins infirmiers devrait donc, en toute logique, continuer à augmenter dans les années à venir. Pourtant, il devient manifeste que les infirmiers libéraux ne participeront pas à ce festin. Nos gouvernements ont depuis quelques années déjà, d'autres projets telles que les maisons de santé pluridisciplinaires ou les Had. Exit l'exercice libéral, place au salariat ou à une forme de salariat déguisé qui permettrait la gestion d'un personnel servile sans les tracasseries administratives que sont les cotisations retraite, maladie ou congés payés. Traduisez, vive la coopération de professionnels de santé qui gardent pour seule autonomie la gestion de leurs charges. Les infirmiers libéraux seraient-ils une expèce en voie d'extinction ?  Il semblerait malheureusement qu'un nombre conséquent d'entre eux songent à raccrocher la blouse...

La Seringue.

 

http://drees.social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/cns2016.pdf

https://www.insee.fr/fr/statistiques/1280826

https://www.insee.fr/fr/statistiques/1908103

https://www.frm.org/alzheimer/alzheimer-en-chiffres.html

http://esante.gouv.fr/sites/default/files/20130516_ASIP_Etude_SI_Infirmiers_20130327_v3_2_BD.pdf

http://www.aidautonomie.fr/informations-et-conseils/les-dossiers-aidautonomie/personnes-agees/focus-sur-le-vieillissement/demographie

http://www.mutualistes.com/explosion-du-nombre-de-cas-de

https://www.sciencesetavenir.fr/sante/diabete/8-000-amputations-par-an-en-france-a-cause-du-diabete_102278