Les Torchons !

Le torchon, grand artisan de nos logis a eu, de tout temps, la tâche ingrate et dévalorisante d'astiquer, de poutser, de récurer, de briquer, d'essuyer, de faire reluire, de frotter, de cirer, de polir, de lustrer, de décaper et de dépoussiérer nos lieux de vie. Le torchon fut, à son origine au 12ème siècle, un bouchon de paille ou de foin utilisé pour le décrassage de nos dignes postérieurs après la défécation. Au 14ème siècle, il prend du galon et devient un morceau de toile grossière. En France et en Amérique du Nord, il sert à essuyer la vaisselle. En Belgique, il désigne une serpillière.

La vie du torchon a quelque chose de monacal. Il ne coûte pas grand chose. D'ailleurs, il est parfois taillé dans de vieux vêtements par la ménagère férue de couture. Il est fait de différentes matières ou couleurs selon l'usage qu'on lui donne. Souvent sale, il est fréquemment dissimulé dans un recoin sombre de la maison. Le torchon ne s'expose pas, ça non messieurs, mesdames.  Sa vie est faite d'humilité et de rusticité. On l'use jusqu'à la corde. On le déchire, on le javelise brutalement lorsqu'il sent mauvais. Au crépuscule de ses jours, il devient parfois chiffon ou finit lamentablement dans la benne des déchets à recycler.

Pourtant, ce simple bout de toile qui n'hésite pas à mettre les mains dans le cambouis, a l'étoffe d'un artiste. Que seraient donc les miroirs de Venise, les bois précieux, l'argenterie, la laque de Chine sans cet admirable tissu à usage domestique qui oeuvre toute sa vie avec constance et application ?

Les torchons, ce sont aussi toutes ces petites mains qui travaillent en silence, celles qui se fendent tout l'année pour, la plupart du temps, des salaires de misère. Celles que l'on ne voit ni n'entend jamais. Celles qui font que ce pays tient debout. Les torchons, ce sont également ces millions de soignants qui, malgré des conditions de travail de plus en plus difficiles, n'ont pas d'autres choix que de continuer à s'occuper des autres. Parce que ces autres justement, sont bien vivants, parce que leur coeur bat et qu'il saigne aussi parfois.

Il semblerait que le peuple des torchons commence à s'agiter. La santé bat de l'aile, un vent de ras-le-bol soufflerait-il sur le Ministère de la santé. Serait-il possible que le torchon brûle ?

Les Serviettes !

La serviette, petite pièce de tissu carrée ou rectangulaire accompagne nos repas depuis la Rome Antique. Au 18ème siècle, elle devient un signe d’ostentation. Elle est décorée, brodée, colorée, elle exprime le statut social de son propriétaire par la qualité de son tissu et souvent par ses initiales. Elle se pare de fils d'or ou de dentelles.  Avec les draps et les mouchoirs, elle fait partie de la dot de la mariée et constitue un patrimoine pour les jeunes filles et leurs familles. La serviette possède ses codes propres. Ainsi, il est de bon ton d'utiliser sa serviette avant de porter son verre à sa bouche et chaque fois que les lèvres sont marquées par un mets. Seule la dégustation de fruits de mer autorise que l'on noue sa serviette autour du cou.

La serviette n'a aucune idée de ce qui se passe en cuisine ni même dans le reste de la maison d'ailleurs. Elle passe d'une armoire qui sent bon la lavande à la table des convives, installée entre le cristal, la porcelaine et les couverts en argent. La serviette méprise toute la batterie de torchons qui s'échinent à la maintenir dans son rêve de gloire et de strass. Ne dit-on pas qu'il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes ? La serviette n'existe que pour briller et pour ce faire, on la chouchoute, on la lave avec douceur, on l'amidonne, on la repasse avec soin, on la plie avec grand art pour qu'elle soit toujours impeccable.

Le peuple des serviettes fait partie d'une caste qui domine socialement le peuple des torchons pourtant bien plus nombreux. Son statut social lui impose de ne pas fréquenter cette sous-couche sociétale dont il n'a que faire d'ailleurs. Ce qui lui importe, c'est la devanture, la façade, le tape à l'oeil, le bling-bling de son pré carré. Et peu importe si, pour parvenir à son rêve de fastes, il doit faire quelques coupes franches dans les budgets ou saigner et maltraiter encore un peu plus le peuple des torchons.

Ainsi apprend-on, par exemple, que le service des urgences du CHRU de Tours a été vidé pendant la visite de la ministre de la santé le 13 janvier 2017...Nicolas Gadrat, membre du syndicat SUD s'exprimait en ces termes à ce propos :  "Parce que Marisol Touraine vient, on lui vide les urgences. C'était propre, ça sentait bon et c'était aseptisé. Sauf que depuis plusieurs semaines, le temps d'attente était parfois de 5-6 heures sur les brancards. Marisol Touraine est venue faire une petite tournée. Ils ont vidé les urgences. On ne sait pas où ont été orientées les personnes qui devaient venir aux urgences. Il n'y avait personne". Ainsi, notre Ministre de la Santé a-t-elle pu déclarer que la situation en pleine épidémie de grippe était "bien maîtrisée"...

La vie de serviette a ce petit quelque chose extraordinaire qui fait que, du haut de son piédestal, la réalité s'accomode fort bien de la vision de celui ou celle qui la regarde.

La Seringue.

 

https://www.francebleu.fr/infos/sante-sciences/les-urgences-de-tours-ont-elles-videes-pour-la-visite-de-marisol-touraine-1484671129

 

http://www.lanouvellerepublique.fr/Indre-et-Loire/Actualite/Sante/n/Contenus/Articles/2017/01/22/La-ministre-aux-urgences-comme-un-malaise-2976198