La Vie d'Idel en mode Bref...

Cette nuit, j'ai pas dormi. Je me suis dit normal, c'est bientôt la nouvelle lune. J'ai compté les moutons, tenté l'autohypnose, bu trois camomilles. Rien n'y a fait. Je me suis levée. J'ai allumé mon écran et j'ai attaqué ma revue de presse histoire de ne pas mourir idiote.  J'ai tapé "info monde". J'ai eu 31 millions de résultats. Je me suis dit que j'arriverais jamais à lire tout ça en une nuit. J'ai affiné ma recherche et j'ai écrit "info internationale". J'ai eu 10 millions de résutats. J'ai cliqué au hasard pour aller plus vite et je me suis lancée.

J'ai lu que dans la cité des doges, on regarde mourir les gens qui se noient en les insultant ou en les filmant, en particulier lorsque ce sont des personnes de couleur. Je me suis dit qu'une ville comme Venise dont chaque mur, chaque pont, chaque pierre racontent une histoire d'amour ne pouvait pas mériter ça. Je me suis indignée !  J'ai continué. J'ai cru comprendre que les députés russes avaient voté un projet de loi dépénalisant les violences domestiques. J'ai pu constater que seulement trois députés sur les 380 avaient voté contre ce projet. J'ai songé aux milliers de femmes et d'enfants qui, chaque année, succombent sous les coups. Je me suis rappelée ô combien il a fallu lutter pour que ça n'arrive plus. Je me suis indignée ! Mais j'ai poursuivi quand même. J'ai pu voir une vidéo d'un hôtel de Mogadiscio attaqué par des islamistes shebab. J'ai appris que cet attentat aurait fait plus de 28 victimes et de nombreux blessés parmi lesquels quatre journalistes. Je me suis souvenu que le monde occidental s'en fout parce que c'est trop loin ou pas assez occidental justement. Je me suis encore indignée ! Et j'ai continué. J'ai ensuite été informée qu'un mur  de 1 600 kms allait être construit le long d'une frontière pour une coût de 25 milliards de dollars. Je me suis dit qu'aux États-Unis, bon nombre de citoyens ne se soignent pas ou s'endettent pour aller à l'école. J'ai pensé aux milliers de mexicains qui bossent pour des cacahuètes pour de riches américains. Je me suis indignée !

J'ai aussi appris qu'en France, les professionnels de santé libéraux étaient des fraudeurs. J'ai pu lire également le désarroi de milliers de soignants de l'hôpital public ou privé qui, pressés comme des citrons, n'en peuvent plus et ne savent plus comment le crier à leur ministre de tutelle. J'ai vu des suicides, des burn-out, des patients délaissés, des personnes âgées démunies, un système de santé qui se barre en sucette. J'ai vu un pays qui n'a plus une thune. J'ai vu des paradis de milliardaires et des fraudeurs du fisc relaxés.  J'ai pris la mesure de la facilité à diffamer une jeune femme, interne aux hôpitaux de Paris qui, au travers d'une vidéo dénonce les conditions de travail de tous les soignants. J'ai vu une ministre de la santé, fossoyeur de son état, qui rebouche des trous, plus particulièrement celui de la sécurité sociale, avec la sueur, le travail et parfois les vies des professionnels de santé. Et je me suis encore indignée !

 

Je me suis dit enfin qu'autant d'indignations à la minute pouvaient gravement nuire à la santé. J'ai ainsi compris pourquoi la moitié du monde s'en foutait, comment trop d'indignation peut tuer l'indignation, comment un flot d'images diffusées en continu, un trop plein d'émotions peuvent jouer un rôle de désensibilisation. Je me suis vue anesthésiée, desséchée et blasée comme beaucoup d'entre nous.

Et puis, je me suis souvenue de Stéphane Hessel, écrivain, diplomate, ambassadeur, résistant et surtout militant qui, au crépuscule de sa vie, continuait encore à se battre. J'ai vu cet homme au parcours hors du commun, interné dans le camp de concentration allemand de Buchenwald en 1944. Je l'ai vu participer à l'élaboration de la Déclaration des Droits de l'Homme. Je l'ai vu opiniâtre et courageux malgré le poids des ans. J'ai vu sa parole se transmettre dans le monde entier . J'ai vu ses disciples se lever par milliers à la Puerta del Sol à Madrid.  J'ai vu des milliers de grecs indignés sur la Place Syntagma à Athènes. J'ai même vu l'Amérique le poing levé à Zuccoti Park, non loin de la Bourse de New York.

J'ai entendu Monsieur Hessel nous dire ces simples mots : ""Aux jeunes, je dis: regardez autour de vous, vous y trouverez les thèmes qui justifient votre indignation [...] Vous trouverez des situations concrètes qui vous amènent à donner cours à une action citoyenne forte. Cherchez et vous trouverez!". Je me suis alors jurée durant cette nuit d'insomnie de cultiver toujours ce vent de révolte qui m'anime et de le manifester jusqu'à mon dernier souffle...Merci pour avoir éclairer ma vie Monsieur Hessel...

Bref, je me suis indignée...