Mon Maurice à moi est guyanais. Il porte son pays comme on porte un drapeau. L'amazonie bat dans ses veines, vibre dans ses gènes, dans son coeur, dans sa façon de se balancer ou sa manière de lancer une blague. Mon Maurice à moi est descendant d'esclave et arrière petit-fils de bagnard, il a les yeux aussi bleu que l'océan et la peau couleur sapotille. Il a 85 printemps et son coeur chavire encore pour le déhanché gracieux d'une belle chabine qui passe devant sa porte les jours de marché.

Mon Maurice à moi habite à Cayenne, rue de la Liberté, tout près du Canal Laussat et il faut avouer qu'avec une telle généalogie, une adresse pareille ne s'invente pas.

Mon Maurice à moi était soldat durant la guerre d'Indochine en 1953. Il l'était encore en Algérie en 1955. Il fait partie de la génération sacrifiée sur l'autel des colonies françaises. De cette époque, il a gardé une rigueur et une précision propres aux militaires de carrière. Toute sa vie, il fut épris de liberté et donna plus d'ordres qu'il n'en reçut. Ainsi, s'occupe-t-il des siens comme on mène un bataillon, femme et enfants au garde-à-vous, le petit doigt sur la couture du pantalon prêts à satisfaire la moindre de ses exigences.

Mon Maurice à moi était un combattant. Pourtant, depuis ce foutu diabète qui ne veut pas le lâcher comme il le dit si bien, son indépendance s'est mise à battre de l'aile. Incorporé d'office dans notre régiment de pieds bancals depuis plus de dix ans par son médecin traitant, il endure plus qu'il ne se bat. Il a le sentiment qu'on lui a attaché un fil à la patte et cette privation de liberté n'aide pas à améliorer son humeur.

Parce que oui, mon Maurice à moi est un papy bougon, grincheux, ronchon, boudeur et parfois hargneux. C'est aussi un homme scrupuleux qui n'a qu'une parole. Il est entier. Il a un coeur si gros qu'il a dû en étouffer les battements pour pouvoir résister aux guerres et aux tempêtes. C'est un diamant dissimulé sous une pile de rancoeur, de colère et de tristesse.

Mon Maurice à moi est devenu au fil des ans, un ami, un grand-père, un complice. Il est ce patient que je côtoie matin et soir, celui dont je connais le moindre centimètre carré, la moindre faille. Il est celui qui m'a vu vieillir en même temps que lui, celui dont je connais la vie, les soucis et les secrets aussi. Il est celui que je comprends à demi-mot, celui qui me fait rire surtout lorsqu'il est contrarié parce que je sais que ce n'est qu'une façade. Il est celui qui, aujourd'hui me fait pleurer.

Suite à une allergie au produit de contraste lors d'un scanner, mon Maurice à moi a dû être hospitalisé durant plusieurs semaines en réanimation. A sa sortie, les médecins ont mis en place une hospitalisation à domicile. Maurice n'a plus 85 ans, il en a vingt de plus. Il ne marche plus, il est incontinent et n'a plus envie de rien. L'unique chose qu'il peut encore faire est de clamer son désir d'en finir à qui veut l'entendre. Infirmiers, aide-soignants, kinés, médecins, diététicien, s'affairent autour de son lit médicalisé. Chaque matin, chaque soir, un nouvel inconnu, un blond, une brune, un jeune, une vieille, des prénoms, des visages que Maurice ne cherche même plus à retenir. Le défilé ne semble pas vouloir s'arrêter. Maurice ne marchera plus, il glisse, glisse imperceptiblement vers une fin qui lui semble encore si lointaine. Le temps passe lui aussi, indifférent aux affres du vieillissement.

Je suis allée voir mon ami Maurice. Il ne m'a pas reconnue et moi non plus d'ailleurs. Sa femme, telle une petite chose fragile, était assise à ses côtés, désemparée et impuissante devant cet ombre décharnée qui avait éclairé sa vie. Je lui ai caressé la joue et je l'ai embrassé. Et puis, je suis partie avant que le ballet de l'Had ne recommence. J'ai tiré le rideau qui sépare la chambre de la salle à manger. Arrivée à la porte d'entrée, j'ai entendu une voix qui me disait "Prends un panier et va cueillir des mangues dans le jardin, il y en a en pagaille cette année". Je me suis retournée, tout était silencieux. j'ai alors compris que je rêvais et que Maurice ne me parlerait plus jamais...

 

A Camille...

La Seringue.