De l'Histoire Encore !

 Vous pensiez sans doute que les premiers mouvements contestataires chez les infirmières dataient du 20ème siècle. Vous aviez tous en tête la grève des infirmiers français à l'automne 1988 où 100 000 blouses blanches descendirent dans la rue déterminées à lutter pour de meilleures conditions de travail et une revalorisation salariale. Vous vous souvenez peut-être qu'elles ont tenu bon pendant sept mois pour obtenir gain de cause. Certains d'entre vous y étaient j'en suis sûre. On remercie au passage les derniers dinosaures de la profession qui ont oeuvré pour la reconnaissance de ce métier.

La grève des infirmières de l'hôpital Sainte-Justine au  Québec en 1963 ne vous est peut-être pas étrangère, elle non plus. Cette grève illégale qui dura un mois fut un des premiers arrêts de travail dans le milieu hospitalier de ce pays. 235 infirmières débrayèrent alors et réclamèrent un rôle accru dans l'organisation des soins de santé. Ce mouvement fut appelé "la grève des douces". Il s'inscrivit comme un conflit de travail déterminant pour l’ensemble des professionnels de santé.

Pourtant, la première révolte des infirmières n'appartient pas au 20ème siècle pas plus qu'elle ne se situe à celui d'avant. Il existait des rebelles bien avant l'heure. Des traces écrites datant du 17ème siècle en attestent d'ailleurs la véracité.

Du Rififi à l'Hôtel-Dieu de Pontoise !

Dans un numéro de "Lectures pour tous", magazine mensuel paru en 1923, Louis Battifol, administrateur de la bibliothèque de l’Arsenal et historien du XVIIe siècle évoque l'histoire d'une mutinerie qui eut lieu au sein de l'hôpital de Pontoise en 1661. A cette époque, l'établissement était géré d'une main de fer depuis plus de vingt ans par la prieure, Madame de Guénégaud. Cette femme, autoritaire et fastueuse,  avait sous ses ordres deux douzaines d'infirmières vouées à ce sacerdoce. Ces femmes bien que laïques et issues de la bonne société, consacraient toute leur existence à cette vie quasi monastique. Elles avaient cependant quelques prérogatives puisqu'il leur était possible de se réunir en assemblée et de voter. Elles avaient un droit de regard sur le fonctionnement de l'hôpital, sur la nomination de leur supérieure ou prieure, et sur l'admission de nouvelles recrues. L’établissement dépendait de l’archevêque de Rouen, dans le diocèse duquel Pontoise se trouvait.

L'hôpital, créé par Louis IX, cinq siècles auparavant, manquait de fonds et survivait péniblement avec 10 000 livres de rente.Madame de Guénégaud, dès sa nomination en 1647, vit tout en grand et incita sa propre famille à participer financièrement aux nouveaux aménagements de l'hôpital. Ainsi fit-elle construire de nouveaux pavillons, des salles de réception, des galeries et un appartement personnel aussi grand que l'hôpital lui-même. Les infirmières quant à elle, se retrouvèrent avec un grenier comme seul logis. Non contente de vivre dans le luxe, Madame de Guénégaud exerça sa fonction avec autorité et remit au goût du jour les règles strictes de Saint Louis, à savoir, la discipline. Elle interdit de se faire saigner plus de six fois par an ou de prendre un lavement sans son autorisation. Elle mit à la diète, corrigea, fit fouetter, toute infirmière qui n'abondait pas dans son sens, mentait ou refusait d'obéir. Une infirmière fut même jetée en prison durant trois ans et en devint folle.  Elle supprima le droit de vote et ne consulta plus l'avis des infirmières comme l'usage l'imposait.

Après vingt-quatre années de vie dans un enfer, vingt infirmières se liguèrent et se révoltèrent. De fortes résistances et des altercations s'ensuivirent. Un vent de mutinerie soufflait sur Pontoise et son souffle atteignit la population. En ville, il se racontait que les infirmières avaient le diable au corps, que la prieure était un bourreau, qu'elle dilapidait l'argent des pauvres et menait l'hôpital à la ruine. Les citadins prirent parti pour les révoltées.

Les infirmières écrivirent au Parlement et demandèrent une enquête sur la gestion de l'hôpital par Madame de Guénégaud. Des commissaires vinrent et constatèrent la dilapidation de l'argent voué à l'hôpital au profit du somptueux train de vie de la prieure. Ils virent dans quelles conditions misérables les infirmières vivaient.

Elles écrivirent également à la reine-mère Anne d'Autriche afin qu'elle leur donna sa protection.

Cependant, Madame de Guénégaud avait de nombreuses relations. Elle intrigua tant et si bien que les ministres finirent par évoquer un procès devant le Conseil du Roi. Elle prit alors comme avocat, Maître Patru, le plus illustre de son temps. Sa plaidoirie fut telle que les membres du Conseil donnèrent raison à la prieure et statuèrent  dans un arrêt définitif que les plaignantes avaient tort. Les infirmières de Pontoise n'étaient en fait que de pauvres femmes agitées et toquées.

Madame de Guénégaud s'éteignit en 1689 pleine d'honneur et de gloire...

Les infirmières quant à elles se résignèrent ou quittèrent l'Hôtel-Dieu de Pontoise...

La Seringue.

 

 

 

 

http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pagesThematiques.jsp?theme=5

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5417423s/f1.item.r=1923%20r%C3%A9volte%20des%20infirmi%C3%A8res.zoom

http://www.france-pittoresque.com/spip.php?article7522

http://www.persee.fr/doc/bec_0373-6237_1861_num_22_1_445769 page 516