Marie, infirmière libérale, fait des vagues. Elle a du vague à l'âme, Marie. Elle ne sait pas depuis combien de temps elle est là, immobile à regarder la mer. Elle ne sent pas le froid qui s'insinue sous son manteau. Le vent glacial qui ébouriffe ses cheveux ne la fait pas frissonner. Ses yeux se perdent dans l'horizon. Elle n'entend pas le bruit des vagues qui viennent mourir sur la grève. Marie est clouée là, tel un épouvantail oublié dans un champ de blé à la fin de l'été.

Elle attend depuis des heures. Elle voudrait tant que le ressac l'emporte au loin. Un pas, deux pas, trois pas...quelques mètres à peine mais elle reste là, figée, sur la plage, indifférente au monde qui l'entoure. Un sentiment de trop ou de pas assez a emietté son envie, ses désirs et ses rêves. Le mal est entré sournoisement, à petits pas, sans faire de bruit. Il était là depuis longtemps sans doute, larvé au plus profond d'elle-même et c'est à présent qu'il éclate au grand jour. C'est aujourd'hui que l'abcès se crève. Marie attend depuis des heures et l'épave qui gît à ses côtés attend elle-aussi un ultime voyage qui ne viendra jamais.

La journée avait pourtant bien commencé. Dès l'aube, Marie avait pris le chemin de cette petite ville balnéaire qu'elle affectionne tant. L'hiver, elle aimait le calme de ces bords de mer dépourvus de touristes, les rues désertes à ces heures matinales, l'odeur du pain chaud dans les rues commerçantes. Elle prenait plaisir à souffler dans ses mains pour les réchauffer. Avec ce froid glacial, chaque expiration se matérialisait comme par magie et formait autant de volutes qui, aussitôt, s'évanouissaient. Elle se sentait vivante.

De patient en patient, sa matinée de travail s'était terminée dans la bonne humeur. Elle connaissait certains d'entre eux depuis déjà de longues années. Pour ceux-là, l'infirmière qu'elle était faisait partie de la famille. Elle connaissait leurs habitudes, ils savaient qu'elle était toujours disponible et qu'ils pouvaient compter sur elle. Elle aimait ce travail qui l'enrichissait un peu plus chaque jour. Marie était une éponge capable d'absorber des quantités de joies, de peines et de sentiments dont parfois les autres ne savaient que faire. Elle faisait partie de ces femmes généreuses faites pour l'amour et la maternité, ces êtres enveloppants capables de cicatriser des plaies d'un seul regard, d'une seule caresse.

Pourtant, après la montée d'adrénaline d'une matinée bien remplie, la pression redescendit. L'horloge de l'église sonna onze heures trente. Marie s'assit dans sa voiture, pris une longue respiration et ressentit un vide immense. Une sorte de grand rien qui occupe un grand tout, un désert qui efface la forêt, un océan sans vie, la solitude extrême des profondeurs abyssales qui ramène à la finalité de sa propre existence. Elle se sentit comme assommée, vidée d'elle-même, lessivée. Mécaniquement, elle se rendit à la plage.

Marie ne sut jamais comment et pourquoi elle était arrivée là. Marie avait froid maintenant. La nuit ne tarderait pas à venir. Les patients devaient déjà l'attendre.

Il était presque cinq heures lorsque ses yeux quittèrent l'horizon. Durant tout ce temps, Marie ne pensa à rien. Elle n'était plus rien. Elle flottait.

 Elle regagnait sa voiture lorsque son regard se posa sur un galet, un tout petit galet en forme de coeur posé sur le sable mouillé. Elle le prit dans sa main glacée, le posa sur sa poitrine et songea que l'amour était le seul remède contre la solitude, qu'il fallait aimer pour être aimé en retour et que cette expérience particulière lui avait permis de faire le vide pour aimer plus encore. Marie sourit, mit le petit galet en forme de coeur dans la poche de son manteau. Le soir tombait, elle avait encore à faire...

La Seringue.