Tout Conjuguer à l'Imparfait !

Mes amis, c'est une certitude, la population infirmière vieillit et cela s'entend un peu partout sur la toile. Il semblerait que, parmi les infirmiers, une proportion non négligeable aime à parler à l'imparfait. Un vent de passéisme souffle dans nos hôpitaux et nos cabinets charriant avec lui regrets, amertume, causticité et animosité envers la jeune génération qui arrive sur le marché du soin. La météo du moment chez certains confrères et consoeurs se résume donc à des vents de force 7, une mer déchaînée, de grosses déferlantes qui laissent derrière elles des rouleaux d'écume au goût amer.

Protégez-vous, sortez couvert, ne vous laissez pas embarquer par ces vagues qui vous entraîneraient par le fond dans le monde rococo des conservateurs, rétrogrades et immobilistes patentés.

Ces soignants ont les yeux rivés sur le rétroviseur de leur vie passée et contemplent avec une pointe de nostalgie et surtout beaucoup de fierté les soignants idéalisés de ces temps reculés dont la plupart du temps ils faisaient partie.

Aussi, n'hésitent-ils pas à nous rappeler de manière cyclique, ô combien, c'était mieux avant,  ô combien les infirmières étaient mieux avant, ô combien les patients étaient mieux avant, ô combien l'hôpital était mieux avant, ô combien, tout est "beaucoup-plus-vraiment-nul" à présent...laissant planer un parfum de "No future" sur la jeunesse qui prend place dans le trafic.

Parce qu'avant voyez-vous, l'infirmière avait du courage, elle ne se plaignait jamais. Elle bossait 365 jours par an, accouchait parfois dans le lit de ses patients tant elle était dispo. Elle ne prenait jamais de vacances. L'infirmière était une monastique vertueuse du soin à qui, à la différence des religieuses, l'on avait accordé le droit d'avoir une vie sexuelle et familiale.  La conjugaison de tous ces paramêtres forcerait au respect si l'on oubliait les luttes qu'il a fallu faire pour que ces conditions s'améliorent...

Bref, l'infirmière d'antan était "beaucoup-plus-mieux" que toutes les petites nouvelles écervélées d'aujourd'hui qui n'y connaissent rien à rien et qui arrivent sur le marché avec des dents si longues qu'elles en rayent les parquets.

Hier Vs Aujourd'hui !

Quel est le phénomène qui nous fait basculer vers un passé parfois lointain avec tant de délices ? Ne s'agit-il pas simplement d'une illusion, d'une nostalgie d'une époque révolue qui signent désespérément notre appartenance à un autre temps ? Le passé serait-il un refuge face à un avenir incertain ?

En 1995, Laura Carstensen, professeur de psychologie en Californie, démontre dans sa "théorie de la sélectivité socio-émotionnelle" l'effet de positivité par le lien entre l'impression subjective du temps que l'on a devant soi et les préférences émotionnelles. Autrement dit, l'individu qui prend conscience du temps qu'il lui reste choisit malgré lui de centrer son attention sur des souvenirs et des expériences positives. Vieillir reviendrait donc à oublier les aspects les plus sombres de son passé afin de le magnifier.

"C'était mieux avant" revient à refuser les changements au nom des principes et de la morale. C'est faire preuve d'étroitesse d'esprit et de conservatisme. C'est avoir peur de ce que l'on ne connait pas.

En 1968, Robert Zajonc décrit l'effet de simple exposition qui se caractérise par une augmentation de la probabilité d'avoir un sentiment positif envers quelqu'un ou quelque chose par la simple exposition répétée à cette personne ou cet objet. En d'autres termes, l'homme préfère ce qu'il connait.

Était-ce réellement mieux avant ?

Non, tout n'était pas mieux avant lorsque la semaine de travail était de 48 heures, lorsque nous n'avions que trois semaines de congés annuels, lorsque les infirmiers n'étaient que des exécutants sans décret de compétence, lorsque les infirmières libérales n'avaient pas de congés de maternité, lorsqu'il fallait se barrer en Hollande pour se faire avorter, lorsque les femmes n'avaient pas le droit d'avoir un chéquier ni même un compte en banque, lorsqu'on mourait encore fréquemment en couche, lorsqu'on se bousillait les lombaires dans la manutention des grabataires parce que nous n'avions que nos petits bras musclés pour travailler, lorsque les ulcères ou les pathologies telles que le mal perforant plantaire tardaient à guérir parce que la science n'avait pas encore mis au point les hydrocolloïdes et leurs copains, lorsque les patients atteints du sida n'avaient aucun espoir de survie pas plus que ceux qui avaient un cancer, lorsqu'on enfermait les malades mentaux, lorsque les étudiants en soins infirmiers étaient des élèves, lorsqu'il fallait faire sa lessive à la main en rentrant du boulot, lorsqu'il n'y avait pas de garderie, lorsque les femmes assumaient toutes les tâches ménagères parce que ce n'était pas du ressort de leur mari, lorsque....lorsque...

Alors non, je ne suis pas une héroïne du temps d'avant. J'assume mon demi-siècle et je n'ai aucune gloire à avoir lavé mon linge à la main. Je n'ai aucune médaille à réclamer pour avoir bosser jusqu'au terme de mes grossesses parce que, justement, c'était le temps d'avant et parce que le présent a de l'avenir et qu'il faut lui laisser une chance.

Arrêtons de pourrir la vie de cette jeunesse qui, par définition, à tout l'avenir devant elle avec notre nostalgie qui nous appartient et qui semble ne faire de bien qu'à nous. Préservons l'optimisme, l'enthousiasme, la fraîcheur de ce bel âge qui, de toute façon, va nous remplacer. Et n'oublions pas que nous avons été cette jeunesse en d'autres temps qui, elle aussi, s'est plaint, du poids du temps d'avant si étouffant...

La Seringue.

Photo n° 1 : Pierre Cardin créé des uniformes d'infirmières futuristes en 1970. Vogue

illustration n° 2 : Marie Desbons

http://www.senescence.ulg.ac.be/tag/theorie-de-la-selectivite-socio-emotionnelle/

http://generationcare.fr/cetait-mieux-avant/

https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=9&ved=0ahUKEwjv3eqHsc3PAhUpLcAKHephDD8QFghRMAg&url=http%3A%2F%2Fwww.eneo.be%2Fimages%2Fanalyses%2F2013%2Fanalyse_effet_de_positivite.pdf&usg=AFQjCNEJ6_O_xROwLvDR0YGiUxisDdKR0Q&cad=rja

 

http://www.liberation.fr/tribune/1998/05/27/le-triomphe-du-passeisme_237139