Abracadabra !

Tu la voyais pas comme ça ta vie,
Pas d'attaché-case quand t'étais p'tit,
Ton corps enfermé, costume crétin,
T'imaginais pas, j'sais bien.
Moi aussi j'en ai rêvé des rêves. Tant pis.
Tu la voyais grande et c'est une toute petite vie.
Tu la voyais pas comme ça, l'histoire :
Toi, t'étais tempête et rocher noir.
Mais qui t'a cassé ta boule de cristal,
Cassé tes envies, rendu banal ? ...
A. Souchon

 

Tu l'avais tellement rêvée cette vie de soignant ! Enfant déjà, tu avais des prédispositions à prendre soin de l'autre. Tu volais au secours du moindre petit ver de terre qui rôtissait sur le bitume après l'orage, du moindre petit oisillon tombé du nid. Tu réconfortais ton petit frère ou tes amis lorsqu'ils avaient du chagrin. Ton désir d'aider tes semblables était si fort que tu te l'étais promis, craché, juré, plus tard, tu serais infirmière.

Puis vint le temps des études. Le parcours fut âpre et difficile mais tu sus préserver intacts la passion que tu avais pour le soin et l'intérêt que tu portais à tes congénères. D'ailleurs, pendant ces trois années d'apprentissage, on te servit à la louche matin et soir tous les grands préceptes de l'empathie, de l'éthique, du care, de l'humanitude, du savoir-être, de la prise en charge du patient dans sa globalité. A cette époque, tout était clair et lumineux pour toi, le "prendre soin" ne se résumait pas à l'accomplissement d'actes techniques. Il s'inscrivait dans une démarche philosophique, une approche humaniste du soin infirmier. C'était magique, tout ce en quoi tu croyais sortait du joli chapeau de ton institut de formation en soins infirmiers. Tu adhérais à 100 % et toutes les valeurs auxquelles tu croyais jusque-là de manière intuitive se mettaient à prendre forme. Tu pouvais les nommer, les catégoriser et plus que tout, tu pouvais les appliquer dans ton quotidien de soignant et en faire ta ligne de conduite.

Malheureusement, la magie n'est souvent qu'une illusion. D'ailleurs, y-a-t-il réellement un lapin dans le chapeau du magicien ?  La philosophie des soins telle que tu l'as appris lors de tes études est-elle compatible avec les objectifs de rendement, de profit ou de rentabilité propres à l'hôpital d'aujourd'hui ? Le "prendre soin" est-il quantifiable et chiffrable ?

Les Illusions Perdues !

Aujourd'hui, tu travailles à l'hôpital et tu mesures chaque jour le fossé qu'il y a entre la théorie que l'on t'a vendu dans son bel emballage et la réalité cynique de ton quotidien. Tu es devenue une productrice de soins. Tu optimises ton temps de travail. Ta hiérarchie te veut efficiente. Elle te demande de faire de l'écoute active. Voici donc une jolie formule dynamique qui n'est autre qu'un pléonasme inventé pour faire du soin relationnel une donnée chiffrable en terme de coût et de minutes. Cette expression légitime le peu de temps accordé à chaque patient et permet que ce soit plus tolérable pour toi, soignant, à qui l'on a vanté les vertus de la communication. On ne peut, d'ailleurs, que s'interroger sur le sens d'une écoute qui serait "inactive ?

Te voici donc face à une double contrainte ou injonctions paradoxales. En toi, tu portes tous tes rêves de soignants, toutes tes convictions, tes valeurs, tes idéaux et un désir profond de tendre vers la qualité.  La prise en charge des patients dans leur globalité fait partie de ton Graal. Cette quête te porte et te permet de rentrer chez toi sereine avec le sentiment du travail bien accompli.

Face à toi, tu as une hiérarchie qui te demande de tendre vers l'efficience avec des notions d'objectifs à atteindre, d'optimisation des ressources utilisées et des résultats à fournir mais qui ne t'en donne pas les moyens. Il s'agit donc pour toi de concilier l'inconciliable, de faire plus avec moins et de renoncer à tes valeurs professionnelles pour devenir rentable. Comment survivre à un tel écartèlement ? Comment ne pas éprouver de la culpabilité, de la frustration, un sentiment d'impuissance ou de colère lorsqu'on ne peut se réaliser pleinement dans son travail, lorsqu'il n'y a pas de choix possible ? Comment gérer le stress qui t'habite ? Comment échapper au burn-out qui te guette ? Comment résister à tant d'aberrations ? 

Survivre à quel Prix ?

Le prix de ta survie passera par des actions collectives. Vous êtes des milliers à souffrir des mêmes maux. Vous êtes des milliers à redouter de commettre une erreur médicale parce que votre journée de travail ressemble à un pentathlon. Vous êtes des milliers à ne plus supporter que l'on vous rappelle sur vos journées de repos. Vous êtes des milliers à craindre pour votre poste. Vous êtes des milliers d'infirmiers usés, dégoutés ou parfois démotivés malgré l'amour que vous portez à votre métier.

Pourtant, toi et les 500 000 autres infirmiers de ce pays représentez une force dont vous ne soupçonnez pas la puissance. Un demi million d'individus qui ont le pouvoir de résister face à la course à la performance. Ton problème, c'est que tu crois que tu es seule à subir cette violence dans ton travail.

"La souffrance et la paranoïa viennent du fait que les gens ont l'impression d'être les seuls à subir pareilles difficultés. Il est pourtant peu probable de devenir collectivement fous !" affirme Danièle Linhart, sociologue dans "La comédie humaine du travail".

Cependant, tu as aussi une autre option... Tu peux te noyer dans le travail comme tu le fais déjà. Tu peux également ne plus réfléchir, ne plus penser, taire tes doutes, étouffer dans l'oeuf tes colères et faire comme si... tout allait bien...et continuer...mais jusqu'à quand ?

La Seringue.

 

 

http://www.paroles.net/alain-souchon/paroles-le-bagad-de-lann-bihoue#qV5zxZtGGIf5c8xe.99

Le Management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail, Marie-Anne Dujarier, éd. La Découverte

http://www.telerama.fr/idees/travail-peut-on-resister-aux-injonctions-paradoxales-sans-peter-un-boulon,126025.php

"La Comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, Danièle Linhart, éd. Erès