Regarder les Hommes Tomber !

Pendant que notre Ministre de la Santé peaufine son plan de lutte contre les risques psycho-sociaux chez les professionnels de santé dont elle nous dévoilera le contenu cet automne, intéressons-nous aux deux rapports de l'Observatoire National du Suicide (ONS) rendu en novembre 2014 et en février 2016..

La création de cet observatoire a été fixée par décret le 9 septembre 2013. Il est chargé de coordonner et améliorer les connaissances sur le suicide et les tentatives de suicide mais aussi de produire des recommandations, notamment en matière de prévention. Rappelons que la France comptabilisait 11 000 décès par autolyse et 200 000 tentatives de suicide pour l'année 2011.

Lors du lancement de cette nouvelle structure le 10 septembre 2013, Marisol Touraine affirmait : "Je tiens à rassurer les sceptiques : mieux connaître (le suicide) ne sera pas un prétexte pour ne pas agir." ; "Tout ne reposera donc pas sur l’Observatoire national du suicide : mais il sera un outil indispensable pour mieux connaître, mieux prévenir et conduire plus efficacement notre combat contre le suicide."

Trois ans se sont écoulés, 36 mois pour faire le tour du suicide. Un long travail qui a permis d'en étudier toutes les facettes, de se poser des dizaines de questions ayant trait à la population concernée, l'âge, le sexe, la profession, les modes d'autolyse privilégiés, le pourquoi, le parce que, ect...

Selon le rapport de l'ONS de 2014, l'homme se suicide trois fois plus que la femme. Le taux de suicide chez les jeunes de 15 à 24 ans représente 16 % de cette même population. Chez les 45-54 ans, le taux de mortalité par suicide a augmenté de 6.6 % entre les années 2000 et 2005. Les taux de suicide sont plus élevés en Bretagne, Basse-Normadie, Nord-Pas-de-Calais, Picardie et Limousin. Le suicide par pendaison est en tête du palmarès, viennent ensuite les suicides médicamenteux puis par armes à feu. Une personne sur vingt déclare avoir fait une tentative de suicide dans sa vie. Les agriculteurs, employés et ouvriers ont un risque deux à trois fois plus important de décéder par suicide que les cadres.

Et les Professionnels de Santé Alors ?

Dans ce même rapport de 2014, au chapitre "Suicide selon l'emploi exercé", les professionnels de la santé ne sont pas mentionnés comme potentielles victimes de suicide ou de tentatives de suicide...

Première hypothèse : Ces professionnels n'existent pas donc ils ne se suicident pas !

Deuxième hypothèse : Ces professionnels existent mais ne se suicident pas !

Troisième hypothèse : Ces professionnels ne sont pas mentionnés parce qu'on s'en fout !

Dans le rapport de 2016, il s'avère que le suicide touche prioritairement les populations en activité. Ah, là, on touche l'espoir de faire partie du lot !

Néanmoins, toujours selon l'étude, il apparaît que les liens entre situations socioprofessionnelles, conditions de travail et comportements suicidaires ne soient pas évidents. Ici, on avance d'un pas et on recule de deux. Conjuguer travail et suicide impliquerait de telles conséquences que l'on évoque cette hypothétique connexion que du bout des lèvres.

Pourtant, le rapport Gollac, chargé de mesurer les risques psychosociaux au travail, qui fut publié en 2011, définit six facteurs de risques. Il s'agit de l'intensité du travail et le temps de travail, les exigences émotionnelles, le manque d'autonomie, la mauvaise qualité des rapports sociaux au travail, la souffrance éthique et l'insécurité de la situation de travail.

L'intensité du travail et le temps de travail associent les contraintes de rythme, l’existence d’objectifs irréalistes ou flous, l’exigence de polyvalence non maîtrisée, les instructions contradictoires, les longues journées de travail, le travail en horaires atypiques, l’imprévisibilité des horaires de travail… En ce qui concerne les professionnels de santé et, en particulier les infirmiers ou aide-soignants, on est pile poil dans les clous pour ce premier facteur de risque.

Les exigences émotionnelles concernent particulièrement les métiers de service où l'on exige le contrôle de soi, le sourire, la bonne humeur. Il peut aussi concerner les personnes qui, dans leur travail, se confrontent à la souffrance ou la détresse humaine. Bingo, on a, là encore, tirer le bon numéro.

Le manque d'autonomie fait référence à l'absence ou l'indigence de latitude décisionnelle, l'impossibilité de s'auto-organiser dans son travail et de développer ses compétences. Si vous cherchez bien, vous vous sentirez également concerné par ce facteur de risque...

La mauvaise qualité des rapports sociaux au travail se situe au niveau de la relation avec les collègues ou la hiérarchie. Elle englobe aussi les perspectives de carrière, l'adéquation de la tâche à la personne, les procédures d'évaluation du travail, l'attention portée au bien-être des salariés ainsi que le harcèlement moral. Là, y'a pas photo, et la majeure partie d'entre nous pourra dire que ça sent le vécu...

La souffrance éthique de la situation de travail  correspond au décalage entre ce qui est exigé au travail et nos valeurs professionnelles, sociales ou personnelles. L'insécurité se rapporte à la peur de perdre son emploi et le risque de changement non maîtrisé des conditions de travail. Ces deux derniers facteurs de risques nous touchent de près eux- aussi...

En conclusion, ces six facteurs de risques ne nous sont pas inconnus. Promouvoir l'humanisation des soins, prôner une prise en charge qualitative centrée sur le patient nécessite que l'on prenne avant tout soin des soignants, qu'ils soient en exercice ou en passe de l'être. Rétablir des conditions de travail décentes pour tous les professionnels de santé est sans aucun doute l'un des premiers enjeux du système de santé de demain.

A présent, Madame la Ministre, que fait-on ? Qu'avez-vous envisagé pour tous ces soignants en souffrance ? Où sont les actions ?

“Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d'action” disait Bergson ...

Bon ok, je sais, j'aime trop les anniversaires !

La Seringue.

 

 

Photo : Street marketing pour lutter contre le suicide au Brésil - http://www.cvv.org.br/

Photo : Edward Honaker

http://drees.social-sante.gouv.fr/etudes-et-statistiques/la-drees/l-observatoire-national-du-suicide-ons/article/l-observatoire-national-du-suicide-ons

https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=1&ved=0ahUKEwiJ3LDQgvnOAhWJWxoKHcYRB5UQFgglMAA&url=http%3A%2F%2Ftravail-emploi.gouv.fr%2FIMG%2Fpdf%2Frapport_SRPST_definitif_rectifie_11_05_10.pdf&usg=AFQjCNFLwtx_uXiW5x7aB6ccEeETMfOM9w&cad=rja

http://travail-emploi.gouv.fr/sante-au-travail/prevention-des-risques/risques-psychosociaux/actualites/article/mesurer-les-facteurs-psychosociaux-de-risque-au-travail-pour-les-maitriser

http://www.inrs.fr/risques/psychosociaux/facteurs-risques.html