Ennemis Jurés !

Dans leur pratique quotidienne, les infirmiers sont exposés à une armée d'ennemis redoutables et coriaces qui peuvent, en deux coups de cuillères à pot, terrasser leurs adversaires.

Les malfaisants s'insinuent partout. Tapis dans l'ombre, ils attendent la bonne occasion pour anéantir leurs futures victimes. Les enfants, les personnes âgées et les personnes immunodéprimées sont leurs cibles favorites.

Grippe, rhume, crève, toux, coryza, catarrhe, rhinite, rhume de cerveau, refroidissement, coup de froid,  tels sont les termes employés pour parler des maux qu'ils propagent. Ils se dissimulent sous différentes identités, on les nomme adenovirus, coronavirus, rhinovirus, influenza, parainfluenza, virus respiratoire syncitial (RSV) ou métapneumovirus. Leur famille comporte plus de cent spécimens, une véritable armée. Lorsque les assaillants vous ont contaminé, impossible de les ignorer, c'est votre organisme tout entier qui est attaqué. Il ne vous reste qu'une seule alternative : leur déclarer la guerre.

Chui Malade...

Voilà, ça y est ! Il aura suffi d'un ou deux petits éternuements pour comprendre que l'ennemi était dans la place. Sournoisement, il a conquis votre territoire et malheureusement, il est déjà trop tard. Il est parfaitement Inutile dans le cas présent de songer à un arrêt maladie puisque vous ne serez pas pris en charge par votre organisme de sécurité sociale.

Vous avez eu toute la nuit pour prendre l'ampleur des dégâts et songer à votre journée du lendemain. L'oeil hagard, le cerveau dans la brume et le pif dans la colle, vous avez pris le chemin de votre tournée équipé comme en pleine épidémie d'Ebola. Ainsi, votre siège passager se trouve encombré de masques chirurgicaux, de mouchoirs en papier parfumés à l'eucalyptol, de tubes de paracétamol,  de Vicks en inhaleur, en pommade et en sirop, d'une thermos de café pour tenir la route, de pastilles pour la toux, d'une serviette éponge pour les coups de chaud, d'une couverture pour les coups de froid et de plusieurs litres de DHA pour éviter de refiler vos miasmes aux 30 patients que vous allez voir ce jour.

J 1 : Le premier jour est un peu cotonneux. Malgré une sensation de flottement, l'énergie y est encore. Respirer par le nez relève de l'impossible. La question du choix entre l'asphyxie et la respiration orale ne se pose même pas. Vous haletez donc comme un phoque dans le seul but de survivre. Pour l'instant, le bouillon de culture mijote à l'intérieur, les mouchoirs sont peu utiles. Vous bouclez votre tournée à l'arrache et vous rentrez au bercail avec la sensation d'être passée sous un rouleau compresseur. Vous transitez de l'étape boulot à l'étape dodo sans même un regard à votre famille parce que votre seul objectif de la journée aura été de vous lover sous la couette. Et bien que nenni, dormir dans ce cas de figure relève de l'exploit. Sur le dos, l'étouffement est assuré, sur le ventre, c'est la noyade qu'il faut craindre. Ainsi, les heures passent entre réveils et assoupissements teintés de ronflements et borborygmes fort appréciés d'un conjoint qui, lui aussi, se met en mode "nuit blanche".

J 2 : Au petit matin, c'est en mode "radar" et de mauvais poil que vous attaquez votre journée. Le manque de sommeil n'arrange en rien la mauvaise humeur. Courageux, vous tentez d'avaler un café qui a autant de goût que du papier mâché. Petite nouveauté du jour, vous n'avez plus d'odorat, vous êtes aphone et vous êtes brulant de fièvre.

Vos patients, bienveillants, vont vous briefer l'un après l'autre sur les différents trucs et astuces pour sortir rapidement de cette chienlit. Chacun y va de sa potion magique, de sa recette de grand-mère et certains vous mijotent même le remède miracle qui, ils en sont persuadés, vous requinquera dans la journée. Vous finissez donc votre tournée lamentablement en ayant ingurgité des mixtures toutes aussi improbables qu'inbuvables. Vous bénissez le ciel d'être toujours en vie et remerciez votre estomac pour avoir encaissé tout ça. Vous rentrez chez vous groggy et laminé par ce deuxième jour de travail et vous rejoignez dare-dare votre pieu. Nuit blanche, le retour, on se rejoue la même partition que la veille.

J 3 : Inutile de décrire l'état dans lequel vous êtes au réveil, c'est la Bérézina. Le troisième jour est, en principe, celui où on ouvre les vannes. Confiant, vous commencez petit avec un paquet de 12 kleenex mais vous comprenez rapidement qu'il vous faudra employer les grands moyens pour mettre fin à ce flot intarissable qui sort de votre appendice nasal. Vous ajoutez donc à votre paquetage de guerrier un pack de 6 rouleaux d'essuie-tout molletonné que vous casez sur le siège avant de votre voiture et vous commencez votre tournée, résigné. Entre mouchage et friction des mains au Sha, la journée n'avance pas et vous vous traînez jusqu'au soir. C'est reparti pour une nuit de folie qui laissera 427 mouchoirs en papier sur le carreau.

J 4 et J 5 : La résurrection est proche alleluiah ! Entre fumigations, infusions et cataplasmes, les trucs et astuces de vos malades commencent à porter leurs fruits ou c'est tout simplement votre organisme qui s'est défendu comme un lion. Au-delà de cinq jours, vous n'êtes, en principe, plus contagieux. Cependant, des séquelles telles que la fatigue se feront ressentir encore, parfois pendant plusieurs semaines après la bataille. Voilà, il est temps de compter le nombre de victimes que vous avez fait dans votre entourage. Les soignants sont en contact quotidien avec des personnes fragiles. Malgré toutes les dispositions prises pour ne pas contaminer les patients, il arrive malheureusement, que l'ennemi passe entre les mailles du filet. Après plus d'un millier de frictions des mains en une semaine, trois litres de solutions hydroalcooliques et à peu près autant de lavage des mains, je compte, à ce jour, deux victimes malheureuses par contamination à mon actif. La guerre n'est pas finie...

La Seringue.