Daddy Nostalgie !

Dans l'encadrement de la porte de la salle de bains, mes pas se sont arrêtés ce matin. Immobile, en suspens, dans cette entre deux mondes, je fixe l'homme nu devant moi, que je ne reconnais plus.

Mon regard parcourt son corps flétri par les ans, s'attarde sur sa calvitie, se pose longuement sur son dos voûté et ses jambes filiformes.

C'est un vieillard amaigri qui se retourne alors vers moi. Son visage est émacié. Sa bouche se tord dans un rictus qui lui donne un air de clown triste. Ses yeux clairs que  j'ai connu si vifs, si espiègles restent désespérément éteints lorsque je l'appelle. Une fois,deux fois, trois fois, je murmure son nom. Papa, papa, papa...c'est moi, tu m'entends ?

Mon père est parti pour un long voyage sans cartes ni boussole, il y quelques années déjà. Sa mémoire s'envole comme une nuée d'étourneaux qui dessinent d'immenses fresques éphémères dans le ciel. Parfois, dans sa traversée en solitaire, il se retourne et retrouve sa fille le temps d'un instant. Même latitude, même longitude, même jour, même heure, même station de métro, même port, même aéroport, père et fille prennent alors le même train, le même bateau, le même avion pour un moment complice. Quelques minutes de bonheur, quelques secondes fugaces, seulement !

 Mon Père, ce Héros !

Je ne pensais pas devoir un jour laver mon père, m'en occuper, voir sa nudité, parcourir son intimité et découvrir qu'il est vulnérable. Je n'imaginais pas la difficulté de voir ce héros qu'il a été pour moi devenir un vieillard sénile et impotent. Je n'avais pas envisagé ma douleur d'être simplement oubliée. Papa, pourquoi ne me reconnais-tu pas ?

Je m'accroche à son regard absent, mes yeux l'implorent et parfois, une colère irraisonnée me traverse. Comment un père peut-il ne pas se souvenir de sa fille ? Désespérée, je ressors alors les albums de photos jaunies et nous parcourons ensemble le recueil de nos vies. Pour lui, ce livre est un puzzle où les pièces s'égarent, se retrouvent parfois, disparaissent souvent, s'effritent aussi ou s'assemblent dans un patchwork absurde et désordonné. Hier, il m'a confondu avec sa soeur décédée il y a trente ans. Avant-hier, il m'a demandé qui j'étais et m'a sommé de sortir de sa maison, ses cris étaient terribles. Je souffre de cette violence, son indifférence me blesse et pourtant, je sais qu'il n'est en rien responsable de tout cela. Le médecin m'a dit que ça allait empirer, qu'il ne fallait pas attendre d'amélioration, qu'il faudra sans doute songer à un placement dans un avenir proche. Comment peut-on abandonner celui qui nous a porté toute une vie, celui qui s'est inquiété lorsque nous étions malades, celui qui nous a fait faire nos premiers pas, celui sans qui nous ne serions pas ? Comment vivre avec une telle culpabilité ?

Quand L'Amour ne Suffit Plus !

Les aidants naturels ont un lourd fardeau à porter sur leurs épaules. Leurs tâches au quotidien pour s'occuper d'un parent atteint de la maladie d'Alzheimer ressemblent le plus souvent à un sacerdoce.

Ils doivent intégrer l'idée que c'est une maladie évolutive, qu'aucun traitement à ce jour n'est disponible et que l'issue est inévitable. Prendre soin de cet ascendant n'est pas sans conséquences. La dégradation de l'état de santé de l'être cher génére stress et épuisement qui peuvent augmenter le risque de dépression chez l'aidant.

L'amour ne suffit pas en regard de l'investissement moral, humain, physique et financier dont il faut faire preuve pour prendre en charge ce parent. L'aidant est souvent la victime oubliée de la maladie...

 

A Georgette Huguenin (1892-1977)

La Seringue.