Deux Petits Oiseaux de Paradis !

C'est Clémence qui franchit le portail de la maison ce matin. Je reconnais son pas aérien et musical. Dans quelques secondes, elle fera tinter son trousseau de clés qui semble si lourd de toutes les vies dont elle a la charge et elle pénétrera dans ma chambre à coucher contiguë à la cuisine. Elle s'approchera du lit amenant avec elle la fraicheur du dehors et d'un ton léger me dira : "Bonjour Monsieur Paul, vous avez passé une bonne nuit ?". Comme chaque jour, elle ouvrira les persiennes laissant entrer la lueur du petit matin blême. Comme chaque jour, elle posera son manteau sur le fauteuil près de la fenêtre. Elle allumera la radio et, emportée dans un long monologue,  commentera l'actualité ou fredonnera une chanson a la mode. Et moi, je ne dirai rien...

Elle se désinfectera les mains et préparera son matériel. Elle me déshabillera, lentement, doucement, calmement. Elle retirera ma couche souillée avec soin comme s'il se fût agi d'un parent ou de son propre enfant. Elle me lavera et soignera cette plaie au talon qui ne veut pas guérir. Et tout en faisant cela, elle continuera à me parler et à sourire et à rire. Et moi, je ne dirai rien...

Absorbée par sa tâche, elle s'appliquera comme chaque jour à déplier ce corps qui est le mien et qui se rétracte comme une huitre sous la pointe d'un couteau. Méticuleusement, elle m'habillera et m'installera pour le petit-déjeuner.

La porte d'entrée s'ouvrira de nouveau laissant passer un courant d'air frais. Éléonore glissera sa tête dans l'entrebâillement de la porte et nous saluera, Clémence et moi d'un bonjour énergique et chaleureux. Et moi, je ne dirai rien... L'odeur du café remplira l'espace et la maison s'éveillera dans un bruit de vaisselle. Éléonore prendra alors la relève et patiemment, me nourrira à la petite cuillère.

Je regarderai par la fenêtre et je verrai comme tous les matins, ces deux petites mésanges qui batifolent dans les cerisiers en fleurs que j'ai prénommées Clémence et Éléonore en secret. Il y a bien longtemps que les mots ne sortent plus de ma bouche. Chaque pensée que je formule reste cloîtrée dans ma tête, emmurée dans le silence, emprisonnée dans une cage nommée aphasie.

Les Mots pour le Dire !

A toutes les Clémence et Éléonore de la terre, j'aimerais dire que j'aime leur parfum. J'aime leur déplacement dans l'espace et le froissement de l'étoffe de leurs vêtements qui ressemble à une brise légère. J'aime leurs regards sans apitoiement et leurs gestes doux comme des caresses. Mes yeux sont ma voix et ils plongent avec délice dans la fraicheur de leur jeunesse.

Je voudrais leur raconter les mots qui se précipitent dans ma tête et le mur de béton auquel ils se heurtent lorsqu'ils veulent en sortir. Leur décrire toute l'inventivité dont il faut faire preuve pour rêver encore lorsque l'enveloppe devient une prison.

Je voudrais leur parler de la solitude mais aussi des moments de bonheur qu'elles me procurent par leur simple présence.

Je voudrais simplement leur chuchoter qu'elles sont les oiseaux de paradis qui, chaque jour, me permettent de voyager en dehors de ce corps aliéné.

j'aimerais simplement pouvoir leur dire merci.

Le plus souvent, nous n'écoutons pas les gens vivre, nous écoutons seulement le bruit de leurs maladies.

La Seringue.