Les Salles des Pas Perdus !

La pratique de la salle d'attente dans les centres de cancérologie est une activité à part entière digne des plus grands sportifs. Elle nécessite concentration, patience et entraînement afin de ne pas sombrer dans un trou noir dans lequel on est très vite aspiré. Chacun lutte avec les moyens dont il dispose et parfois, avec les dernières forces qui lui restent pour s'accrocher aux parois instables de ce précipice et tenter de survivre.

Parcourir ces couloirs, longer ces passerelles, prendre ces ascenseurs, respirer ces odeurs si particulières, aller de salles d'attente en salles d'attente pour enfin s'asseoir dans un bureau n'est jamais un acte anodin pour celui ou celle qui, un jour, fera un bout de route avec ce compagnon d'infortune qu'est le cancer.

Ces lieux aussi impersonnels qu'étranges respirent la peur, le doute, l'effroi, le renoncement, la douleur, l'impuissance, la colère, le désarroi et quelquefois la joie toute contenue de celui ou celle qui en réchappe. C'est un parcours du combattant que les services d'oncologie s'efforcent de rendre simple et facile mais qui reste un chemin personnel souvent difficile et douloureux à aborder.

Épreuve Number One : Le Sésame !

La première étape consiste à prendre le ticket qui  ouvrira les portes d'une salle d'attente et d'un rendez-vous. C'est une démarche purement administrative effectuée au bureau des entrées. Vous n'êtes pour le moment qu'une carte d'identité, un numéro de sécurité sociale ou de mutuelle et votre corps vous appartient encore.

Le distributeur de tickets fait son travail mécanique, un petit "ding dong" vous appelle lorsque c'est votre tour. Les chiffres s'égrènent au fil du temps qui passe dans un silence pesant. Ici, les gens vont, viennent, et disparaissent, happés par des données informatiques enregistrées par des secrétaires qui, tels des aiguilleurs du ciel, dispatchent les patients en fonction des rendez-vous.

Personne ne dit mot, les yeux sont souvent baissés, plongés dans une quelconque revue ou un prospectus sur la prévention du mal qui hante ces lieux.

Tel un supplicié, vous attendez l'heure de votre sacrifice avec résignation. Les visages trahissent parfois le renoncement et laissent entrevoir que la bête a déjà gagné.

Épreuve Number Two : Ô temps, suspends ton vol !

Discipliné, vous suivez les instructions données par la secrétaire qui s'est occupée de vous et vous rejoignez votre salle d'attente. D'autres, comme vous, patientent dans le même silence abyssal. Vous osez poser un regard sur ceux qui vous entourent, tentez de lire en vain un magazine.

Finalement, votre yeux se figent sur les arbres qui se balancent au gré du vent au dehors parce que vous souhaiteriez plus que tout ne pas être assis là. Vous perdez peu à peu votre identité. Vous devenez dès lors une pathologie au milieu d'autres pathologies, un dossier numéroté, répertorié avec des analyses, des antécédents, un suivi et un pronostic.

Parmi tous ces infortunés, il y en a un, parfois, qui ose rompre le silence. Ses mots, tels une maladie contagieuse, se propagent parmi le groupe et certains alors se confient. La douleur est sur toutes les lèvres. Elle transpire par les pores. La peur reste le principal moteur de ces endroits où l'on voudrait que le temps s'arrête, avoir le choix, faire demi-tour, courir et s'enfuir.

La porte s'ouvre, au suivant...

Épreuve Number Three : La Solitude !

Malgré ces fragments de communication glanés deci delà, la maladie demeure souvent une île peuplée de solitude où chacun reste centré sur son histoire personnelle. Absorber la douleur de l'autre, partager ses expériences sont des attitudes émotionnellement très difiiciles pour la personne malade. Les pathologies comme le cancer mobilisent beaucoup d'energie, il est donc important de se concentrer sur ce qui arrive pour le gérer et l'affronter au mieux.

Entendre la souffrance de l'autre est un exercice complexe et délicat. L'autre, celui qui souffre lui-aussi peut facilement devenir un miroir dans lequel on entrevoit son futur. Il est, avec tous ceux qui l'accompagne, celui qui détermine une échelle de la douleur, un barême de la gravité, un classement des pronostics. Ces malades qui nous suivent le temps d'une consultation peuvent nous propulser dans le plus grand des abattements aussi bien que dans la plus grande des euphories.

La plupart du temps, le chemin à parcourir est long et tourmenté. Les examens radiologiques, les chimiothérapies, la radiothérapie sont des expériences solitaires qui imposent de ne pas s'éparpiller.

Être atteint d'un cancer, c'est aussi expérimenter la solitude...

"Le malheur des autres est un songe" ...

La Seringue.