Mon prénom est Rose

Rose, c'est frais comme la rosée du matin. Rose envoûte et promet l'été, le soleil et les siestes des longues après-midi allongé sous les frondaisons. Rose est douce et paisible comme un jardin en fleur par une belle soirée de juin, quand la nuit tarde à venir et que son parfum s'évanouit pour faire place à la fraîcheur du crépuscule.

Je m'appelle Rose et je fêterai mes 23 ans demain. En ce début d'année 1915, la neige ne cesse de tomber sur Gérardmer, le froid s'engouffre dans la petite cité vosgienne, le lac gelé est un diamant solitaire où régne un silence abyssal. Plusieurs mois de guerre et un hiver interminable ont rataprié les âmes en quête d'un peu de chaleur auprès des âtres. Seules les volutes des cheminées s'agitent dans le ciel lourd de notre petite bourgade qui semble plongée dans un sommeil profond .

Je suis infirmière auprès du docteur Regaud* à l'hôpital d'évacuation de Gérardmer improvisé dans le Grand Hôtel du Lac. La gare et de nombreux autres hotels de la ville ont ainsi été réquisitionnés et transformés en hôpitaux complémentaires afin de recueillir ces pauvres malheureux qui ne cessent d'arriver du front, mutilés par les tirs d'obus, de balles ou de shrapnels.*

Les tâches m'absorbent de l'aube à la tombée du jour et ce, chaque jour davantage. Pourtant, malgré l'épuisement, je peine à trouver le sommeil. Tous ces hommes blessés, estropiés me rejoignent dans mes nuits agitées. J'entends leurs gémissements, leurs plaintes, leurs cris. Je les vois implorer leur mère, supplier le Tout-Puissant d'avoir pitié d'eux et de les accueillir en son sein. Je regarde les plaies béantes de ces garçons qui pourraient être un frère, un ami, un fiancé et je pleure sur la folie des hommes.


La Quatrième Armée

Je suis Rose et j'aurais pu être votre aïeule. Je suis une Rose parmi les milliers de femmes que l'on a affectueusement nommées les "anges blancs".

Je viens de toute la France, et parfois même du Canada, d'Angleterre ou des Etats-Unis afin de grossir chaque jour un peu plus les effectifs de cette quatrième armée dont la mobilisation s'est faite aux premiers cris des blessés et des mourants. Je suis une de ces femmes qui a soigné, lavé, nourri, réconforté les 4 266 000 blessés de ce pays.

Je suis Rose et je ne serai jamais votre aïeule. Je ne serai pas parmi les 600 000 veuves de cette malheureuse guerre puisque la tuberculose m'a emportée bien avant l'armistice.

Je ne suis ni épouse ni mère, je suis Rose et je suis une héroïne oubliée.

*En août 1914, le docteur Claudius Regaud (1870-1940) , pionnier de la radiothérapie, est envoyé à l’hôpital militaire de Gérardmer dans les Vosges. Il y prend les fonctions de médecin-chef de l’hôpital d’évacuation et ses compétences d’organisation et de gestion sont rapidement remarquées par sa hiérarchie.Le 10 février 1915 à Gérardmer, il reçoit la croix de la légion d’honneur des mains du président Raymond Poincaré.« Homme d’élite et médecin au dévouement absolu, il a puissamment contribué à sauver la vie de nombreux blessés en organisant, avec un esprit d’initiative digne d’éloges, un service d’hospitalisation et d’évacuation, malgré les difficultés exceptionnelles occasionnées par la grande affluence des blessés et la proximité de la ligne de feu ».

* Shrapnel : du nom de son inventeur Henry Shrapnel, est le nom désignant l'« obus à balles », depuis la Première Guerre mondiale.

*Article paru dans le Figaro du 29 décembre 1915

"Notre France de 1914-1915 aura eu pour la défendre quatre armées, unies d'ailleurs en une seule quoique distinctes, -celle d'abord que les bonnes gens d'autrefois appelaient l'armée de la guerre,- puis l'armée des oiseaux, l'aérienne, -ensuite l'armée financière, dont Alexandre Ribot est le Joffre,- et enfin l'armée de la charité ou des infirmières."

Forte de 192 000 adhérents, de près de 900 comités locaux et de la confiance de l’armée, la Croix-Rouge française entre dans la guerre prête à recevoir les flots de soldats blessés. Tout au long de ces quatre ans de guerre, elle mettra en place près de 1500 hôpitaux auxiliaires dans la zone arrière, 89 infirmeries de gare et 90 cantines de gare, fonctionnant 68 000 infirmières diplômées. La Croix-Rouge se dote partout où elle intervient d’un matériel de pointe, qu’il s’agisse de radiographie, de stérilisation des instruments ou de rééducation en passant par l’aménagement des convois d’automobiles chirurgicales. Elle sera présente jusque dans les tranchées dans les cantines du front, par les colis qu’elle envoie aux soldats, mais aussi par le biais de ses infirmières que l’armée réclamera en nombre toujours croissant : 3000 d’entre elles seront engagées dans des hôpitaux militaires. Car elles aussi, désormais, sont au front, réquisitionnées de façon croissante par l’armée, elles servent dans les hôpitaux d’évacuation (HOE) situés en arrière des lignes, dans les « Autochirs », voitures automobiles chirurgicales. Cet engagement les mène au cœur du danger, partout où se battent les soldats alliés : dans les garnisons du Maroc, aux Dardanelles, à Moudros et Salonique, en Roumanie… Elles sont actives aussi bien dans des bâtiments installés, des baraquements que sous des tentes d’expédition ou des camps improvisés, des ambulances fixes ou mobiles, à bord des navires hôpitaux. Certaines y perdront la vie, beaucoup se réengageront après la guerre dans les dispensaires des comités locaux.

La Seringue.