L'homme qui fait ma toilette ce matin a 70 ans de moins que moi. Il est jeune et beau. Ses mains, habilement, parcourent mon corps et son parfum m'enivre.

Depuis quelques semaines déjà, ce corps sur lequel j'ai tant compté refuse de se lever. Lui qui m'a emmené au bout du monde, lui avec lequel j'ai tant joué, lui qui a fait souffrir et qui a tant subi parfois, lentement se pétrifie.

Ce compagnon de route, si fidèle pourtant durant toutes ces années, m'abandonne et s'apprête, je crois, à jouer sa dernière représentation. L'infirmier, délicatement, me tourne et me retourne dans mon lit médicalisé et ensemble, nous donnons sans doute un de nos derniers spectacles. Le cygne s'éteint doucement au fond de son alcôve. Les photos vieillies accrochées ça et là, sont autant de souvenirs de cette vie bien remplie. Elles sont aussi les seuls témoins de cet ultime show. Arabesques, pas chassés, pointes, entrechats et grands jetés m'ont accompagné de l'aube à la nuit durant toute ma vie de ballerine. Je ne suis plus aujourd'hui qu'une poupée de chiffon souffrante et désarticulée qui attend l'heure du trépas.

 

J'étais jeune et belle pourtant. J'ai travaillé et fait souffrir ce corps sans relâche pour tenter d'aboutir à une forme de perfection. Rigueur, précision et ténacité ont été les règles de ma vie de danseuse. Je fus aimée, choyée, adulée et j'ai eu la chance de faire le métier dont je rêvais depuis toujours.

Hélas, aujourd'hui, la ballerine que l'on ovationnait est devenue une vieille dame grabataire vouée à dépendre d'autrui pour les tâches les plus basiques de son quotidien. La vieillesse graduellement s'est insinuée en moi me clouant tout d'abord devant un déambulateur puis dans un lit.

Me laver, prendre soin de moi, me nourrir, sont à présent des tâches dévolues à des tierces personnes. Il m'a fallu me résoudre à  accepter que ces mains inconnues pénétrent dans mon intimité. Ces mains parfois glacées qui me donnent un avant-goût de l'hiver à venir. Ces mains quelquefois pressées qui réveillent de vieilles douleurs articulaires. Ces mains tendres aussi qui, telle des douceurs apaisent mes souffrances.

Il y a tant d'années que ma peau n'a pas été touchée, effleurée, enflammée par  des caresses. Un sentiment de honte soudain m'envahit, la décrépitude et la déchéance liée à la sénescence me répugne. Je n'aime plus ce corps perclus de douleurs, je ne reconnais plus ce regard vide qui est à présent le mien, je regarde mes mains torturées comme des sarments de vignes  et je voudrais  en finir. Mais je suis une personne âgée dépendante et dans le mot "dépendance", il y a les mots abnégation, abandon, démission, désarroi, résignation et soumission.

La Seringue.