Dans le secret des alcôves, il y a les effluves des corps endoloris, les fragrances des eaux de Cologne et des onguents, les souvenirs du temps d'avant, quelques photos jaunies, une robe et un chapeau d'antan, le poids des maladies, un réveil qui s'est tu il y a longtemps. Il y a la fenêtre donnant sur le jardin, ultime ouverture sur le monde, la télé qui ronronne et que l'on n'entend plus.

Il y a les peines, les espoirs, les râles des mourants, le chagrin des aidants, la lenteur des minutes et des heures qui donne l'illusion que la vie durera encore un peu. Il y a les mots que l'on ne dit pas, ce que l'on sait mais que l'on tait, parce que la vérité est parfois cruelle et brutale. Il y a les cris étouffés de celui ou celle qui, désespérément s'accroche à la vie.

 

 

 

Dans le silence des alcôves, nous, soignants,  allons et venons, nos mains se posent et rassurent, nos regards disent "je vous écoute, je vous entends et je vous comprends" et nos voix murmurent des mots doux et apaisants. Dans le silence des alcôves, nous prenons soin des âmes et des chairs meurtries.

Dans la solitude des alcôves, il y a toutes ces confidences que l'on nous fait à demi mots. Il y a la politesse, la retenue, la décence, la discrétion, la dignité, le respect envers ces corps vieillis, abîmés ou défaillants. Il y a des éclats de joie aussi parfois qui explosent tels des feux d'artifice de mille et une couleurs, parce que le rire et les larmes ont un matin décidé d'emprunter le même chemin. Il y a l'expérience de l'humain dans tout ce qu'il a de plus beau et de plus misérable. Dans la solitude des alcôves, on croise quelquefois Dieu ou quelque soit le nom qu'on lui donne, vers lequel on se tourne avec sérénité et confiance ou à qui l'on s'accroche désespérément comme à une bouée de sauvetage.

Nous autres, infirmiers libéraux, empruntons chaque jour le chemin de dizaines d'alcôves comme celles-ci, emplies d'émotions fortes, de drames, d'espérances et de désespoirs. Selon le rapport de la Cour des comptes publié en septembre, il apparaîtrait que nous travaillions dans l'inutile et le superflu et que nous coûtions trop cher aux contribuables. Il serait opportun de demander à tous ces malades et à leurs familles où se situe notre utilité au quotidien puisque ce sont eux les premiers concernés. Nous pourrions aussi suggérer à tous ces technocrates qui nous pondent de si belles proses de venir nous accompagner une seule journée dans la détresse de ces alcôves.

La Seringue.