Je m'appelle Émilie et, de ma fenêtre sécurisée, je regarde l'automne qui s'installe doucement sous mes yeux. Au dehors, les feuilles des chênes du parc de la clinique, teintées d'éclats de feu, virevoltent doucement au gré de la brise d'octobre. Tout est si tranquille dehors.

J'ai oublié comment je suis arrivée ici ou je ne veux pas m'en souvenir. J'ai tant dormi pour ne plus y penser, j'ai tant lutté. Les heures passent sans bruit dans ce lieu hors du temps, rythmées par la distribution des médicaments, bouées de sauvetage que l'on prend pour ne plus s'appartenir.

Ma vie était belle pourtant, j'avais une famille, un ami, j'avais un travail aussi qui me demandait beaucoup et que j'aimais par dessus tout. J'étais infirmière libérale, j'étais indépendante, j'avais mon propre cabinet et je m'étais promis un avenir radieux.

 

Et puis j'ai reçu ce courrier, prose impersonnelle rédigée par un quelconque technocrate m'intimant de rembourser à la caisse d'assurance maladie la somme de 112 000 euros sous 15 jours, montant correspondant à deux années de travail auprès de mes patients. Mon erreur a été d'interpréter des textes que tout le monde reconnait comme étant interprétables. Je n'ai pas pu surmonter la honte d'être accusée et de n'avoir rien fait.

Sonnée, je me suis assise devant cette lettre, pétrifiée, mutique et incapable de me défendre. Les jours, les semaines ont passé et imperceptiblement, j'ai pris cette culpabilité et je l'ai fait mienne.

J'ai assisté, effondrée, à la vindicte de certains collègues envers ceux qui avaient osé exposer leurs problèmes d'indus sur les réseaux sociaux. Je me suis tue alors m'enfonçant un peu plus chaque jour dans le silence.

Je m'appelle Émilie et  je ne sais plus qui je suis, je ne sais plus comment je suis arrivée ici et j'ai perdu ma vie.

La machine est en route et rien n'arrêtera les procédures judiciaires. Aujourd'hui, je ne vais pas mieux, je flotte, inerte, dans une parenthèse chimique qui, dès
qu'elle se refermera me fera replonger dans le même scénario.  Je m'appelle Émilie et je n'ai plus envie.

A toutes les Émilie, qui, mises à l'index, condamnées et surtout peu soutenues, n'ont pas pu se battre. Émilie est à l'heure actuelle toujours hospitalisée. Un grand merci à sa mère pour son témoignage.

La Seringue.