Putain, c'qu'il est Blême, mon HLM !

Ah, notre beau pays de France où l'on est gouverné par la peur, pays où les mots se défilent, s'étiolent ou se muent en sigles et perdent tout leur sens. Nous sommes donc dans une ZUS, oui messieurs dames, une ZUS est comme son nom ne l'indique pas une Zone Urbaine Sensible. Vous savez ce genre de lieu réellement pensé, construit et fait pour que l'être humain s'épanouisse et vive heureux parmi ses congénères. Ces lieux avec des étages à ne plus savoir compter où l'on crapahute le plus souvent à pied parce que les ascenseurs sont capricieux. Vous savez, ces lieux où vos seuls horizons sont la cuisine ou le salon du voisin d'en face. Ces lieux où l'idée même d'un espace vert où faire gambader vos gamins est une utopie appartenant à un autre temps, où l'art prend ses quartiers sur les murs décrépis. Ces lieux gouvernés par l'ennui et un profond sentiment d'abandon. Ces lieux où des hommes et des femmes d'horizons différents entassés par milliers, ont dû apprendre à cohabiter et tricoter à la hâte un tissu social. Ces lieux sans avenir pour une jeunesse désenchantée qui ressemble à une poudrière prête à exploser. Ces lieux abandonnés par les politiques et laissés aux mains d'une délinquance qui a pris le pouvoir. Ces lieux qui peuvent à tout moment devenir des ZUUS ou Zones Urbaines Ultra Sensibles et qui font le bonheur des médias toujours en mal de sensationnel.

 

 Zohra, une infirmière libérale dans le Guetto !

 Zohra est infirmière libérale en ZUS, par choix, parce qu'elle est née là et qu'elle a le sentiment d'avoir quelque chose à faire pour tous ses frères et soeurs de galère, parce que naître et vivre dans la cité, c'est appartenir à un groupe et que la simple idée de le quitter s'apparente à un abandon ou une trahison.

Zohra manie la multiplicité ethnique avec l'aisance d'un chef d'orchestre. Les couloirs, les escaliers, les appartements portent encore en eux les conversations multilingues et les odeurs suaves des horizons lointains de son enfance. Elle est le pur produit de cette mixité culturelle, c'est une citoyenne du monde qui s'adapte aux coutumes de chacun, qui sait quand fermer les yeux et quand les ouvrir, qui sait où commence et où s'arrête la parole et le geste parce que survivre dans le ghetto, c'est vivre avec des codes auxquels il ne faut pas déroger.

D'étage en étage, d'un bâtiment à un autre, Zohra évolue au sein de sa cité comme dans un village. Elle y est chez elle et s'y sent bien. Elle soigne Mohamed qui l'a vu naître, Aboubacar dont la fille a fréquenté la même école qu'elle, Maria qui lui préparait de délicieux turrons quand elle était enfant, Zoltan, le roi de la plomberie, Michel qui conduit le bus qui la ramenait chez elle quand elle était étudiante. Chaque patient est pour elle un voyage à lui tout seul et chacun d'eux lui apporte sans doute une bouffée d'oxygène dans ce monde si gris.

Zohra aimerait tellement que l'on donne une chance à tout ce monde d'exister, que l'on arrête de stigmatiser les banlieues, que l'on se penche pour une fois sur le verre à moitié plein plutôt que de se lamenter devant le verre à moitié vide parce que les cités regorgent de talents qui ne demandent qu'à s'exprimer.

Seulement, elles et les siens n'appartiennent ni tout à fait à la ville, ni à la campagne, ils sont un entre-deux que l'on ne veut pas voir ...mais Zohra continue à y croire !

La Seringue.