Rats des champs !

Pierre est infirmier libéral en zone rurale. On dit zone rurale ou sous dotée ou très sous dotée pour ne pas avoir à dire déserte parce que les mots qui ont du sens font peur. On dit rurale pour ne pas avoir à préciser que dans ces petits villages de France, il n'y a souvent ni commerces, ni stations service, ni curé, ni écoles, ni hôpitaux, ni pharmacies, ni médecins, ni transports en commun, ni garages, ni hotels, ni restaurants, ni cinémas... Tous ces petits villages de France où il nous plait, à nous citadins, de nous retrouver pour les vacances ou les week-ends parce que c'est tellement cool de vivre aussi loin de la grisaille et de l'agitation des villes. Tous ces petits villages de France où l'on a vendu les écoles parce qu'il n'y a plus assez  d'enfants. Tous ces petits villages de France peuplés de personnes âgées qui se débrouillent avec la vie ou plutôt  qui assistent impuissantes à l'agonie et à la petite mort de leur commune.

Pierre est infirmier en zone rurale et il avale les kilomètres comme on débite une neuvaine à la Vierge Marie. Pierre est un peu notre colporteur des temps modernes. il apporte les nouvelles des villages voisins, il amène aussi le pain parfois ou les médicaments qu'on n'a pas pu aller chercher à la pharmacie, parce que, de pharmacie, cela fait belle lurette qu'on n'en a pas vu l'enseigne. Pierre s'occupe du poêle lorsque le feu est éteint et qu'il fait - 15°, il jette un oeil au chien qui s'est blessé à la patte, il allume la télé ou la radio... Pierre est comme un couteau suisse, multifonction, pratique, résistant.  Comment pourrait-on le blâmer lorsque l'on sait qu'il sera sans doute la seule personne que nous verrons de toute la journée voire de la semaine ?

Précher seul dans le désert  !

Les conditions d'exercice de Pierre sont quelquefois difficiles. Non, il ne s'ébat pas au milieu d'un troupeau de chevreuils tous les matins aux aurores et il ne gambade pas non plus nu dans la prairie, un collier de fleur autour de la tête, même si parfois ça lui arrive ! On n'est pas chez Disney. Il doit parfois prendre la route avec des conditions météo dignes d'un hiver dans le Klondike et affronter verglas, giboulées et voies non dégagées par la maréchaussée.

Il doit improviser dans des situations qui sont encore bien réelles en France, comme l'absence de salle de bains chez certains de ses patients ou l'obligation d'aller chercher de l'eau à la fontaine. Il doit faire face à des urgences avec...... un téléphone ! Parce que le premier médecin est à trente bornes et l'hôpital le plus proche à cent et qu'il faut avouer que ce n'est des plus pratique lorsque l'on sait que tout se joue dans les premières minutes lors d'un accident vasculaire cérébral ou d'un infarctus,

Pierre se sent quelquefois bien seul et isolé dans sa pratique. Et dans ces moments de blues et de colère ,il se dit que oui, la télémédecine, ,la téléassistance, les applications pour Androïd seraient bien utiles et lui permettraient de faire face plus rapidement aux urgences. Il se dit que l'aide à l'achat d'un défibrillateur automatique ne serait pas du superflu et sauverait sans doute des vies. Il se dit qu'il y a des tas de plateformes téléphoniques comme Sophia qui coûtent sans doute beaucoup d'argent aux contribuables mais qui ne réanimeront jamais personne. Il se dit que les médecins de son secteur vieillissent et qu'il sera bientôt seul avec une centrale téléphonique pour gérer l'impossible. Il se dit qu'il est un rat des champs et ses patients aussi et qu'ils seront de plus en plus les grands oubliés du système de santé de notre pays.

La Seringue.