Vous avez dit "Despote"

Voilà un sujet qui en fait réagir plus d'un ! Nos patients seraient-ils de petits dictateurs en sommeil ? Au vu de ce que je lis un peu partout, il semblerait que certains d'entre eux aient une inclinaison à prendre le pouvoir dans la relation qu'ils instaurent avec leurs soignants. "Le pouvoir est à prendre" disait Machiavel, premier penseur laïque du 16ème siècle. Et le patient apparemment ne s'en prive pas !

Le pouvoir désigne la capacité d'agir qui se manifeste par la domination exercée par une personne ou un groupe sur une autre personne ou groupe. Il peut être physique, moral ou psychologique. Il permet de faire appliquer, ou d'imposer des décisions. Ça sent déjà le vécu ...

L'infirmier possède des atouts certains tels que  le savoir, le savoir faire et le savoir être qui pourraient laisser supposer qu'il prenne l'avantage dans la relation soignant/soigné. Il peut s'enorgueillir d'avoir une relation paternaliste avec ses patients, exercer sa toute puissance. Le patient quant à lui peut jouer sur la corde sensible de sa maladie pour avoir un ascendant sur le soignant.

Quand passe-t-on alors d'une relation soignant/soigné qui implique une relation sociale de civilité, une relation de soins et une relation de compréhension et d'aide thérapeutique à un rapport de domination donc de soumission ?

L'histoire d'une rencontre !

Le patient et son infirmier, c'est avant tout l'histoire d'une rencontre qui peut être brève ou perdurer sur du long terme voire du très long terme. Dans la relation qui s'instaure avec l'infirmier libéral, le patient a un avantage certain : il est sur son territoire !  Vous pénétrez dans son intimité, son cadre de vie ainsi que celui de sa famille puisque vous vous déplacez le plus souvent à son domicile et qu'il vous ouvre son espace de vie avec ou sans son consentement d'ailleurs.

Le premier contact avec le patient passe souvent par un appel téléphonique. C'est une étape importante pour le bon déroulement de la relation. Elle permet de tisser les premiers liens et de poser les bases de l'accompagnement. Mal expliqué, le soin infirmier peut être perçu comme un acte intrusif, une violation de l'intimité, il est donc nécessaire d'être le plus précis et le plus explicite possible. Il est aussi impératif de poser des limites, à savoir, où commence et où s'arrête le soin afin de se protéger de situations envahissantes qui forcément deviendront conflictuelles (aller à la boulangerie, étendre la lessive, faire le café, nourrir le chat, sortir le chien...). On évite aussi de dire que l'on sera là tous les jours à 8h37, vous savez très bien que ce n'est pas possible, donc, donnez plutôt une tranche horaire. On ne fait pas de promesses que l'on ne pourra de toute façon pas tenir. J'imagine que vous n'avez aucunement envie de goûter à la saveur amère d'une forme moderne d'esclavage...

La relation soignant/soigné

D'après Louis Malabeuf, auteur de l’article «  la relation soignant-soigné, du discours au passage à l’acte », il existe quatre types de relations soignant/soigné :

► La relation sociale de civilité : elle permet de créer un climat de confiance par une attitude agréable et conviviale. Ce mode de relation permet d'avoir un degré de proximité avec l’autre tout en maintenant une certaine distance. On est donc poli, on dit bonjour, au revoir et merci et  on aborde des thèmes comme la météo, la rougeole du petit dernier ou la recette du meilleur couscous. On évite la politique parce que chacun sait que c'est un sujet qui fâche. 

► La relation de soins : Il s'agit là d'une relation professionnelle pure avec recueil de données, anamnèse, explication et déroulement du soin. Cette approche est purement didactique.

► La relation de compréhension et de soutien : Il s'agit là de comprendre le ressenti du patient mais sans le partager ni en souffrir (on range donc son paquet de kleenex, merci !).

► La relation d'aide thérapeutique : Par une écoute attentive, elle permet d'apporter du réconfort. Ce qui implique que le patient ait confiance en vous pour se confier. Elle nécessite de votre part de l'empathie, un capacité de ne pas juger et de ne pas s'investir émotionnellement (Rangez vos mouchoirs une nouvelle fois !)

Lorsque ça dérape !

Malgré tout, il arrive parfois que la relation soignant/soigné ne soit pas aussi policée qu'il n'y parait, la théorie c'est bien mais la pratique, c'est une autre paire de manches. Souvent, ce sont des mécanismes inconscients qui déstabilisent la relation. Ils sont imputables aussi bien au patient qu'au soignant. Ces mécanismes  que sont la projection, l'identification, le transfert et le contre transfert sont propres à chaque humain.

► La projection : On attribue à l'autre des sentiments, des émotions, des intentions qui nous sont propres.

► L'identification : Du fait d'un attachement émotionnel, on calque sa personnalité sur celle d'un autre, en s'efforçant d'agir et de penser comme lui. Le soignant ainsi s'identifie au patient ou l'inverse.

► Le transfert : Il s'agit du lien affectif que le patient va instaurer avec son soignant. Le transfert est qualifié de positif lorsque qu'il y a recherche de reconnaissance ou d'affection et négatif lors des manifestations agressives.

► Le contre transfert : C'est la réponse au transfert, il s'agit des émotions et des sentiments suscités par un patient qui ramène le soignant à sa propre histoire.

On peut toujours s'interroger sur "comment garder ses distances et se protéger" lorsque nous soignons des patients chaque jour depuis des années. La relation que nous entretenons alors avec l'autre allant bien au delà du soin. Le duo soignant/soigné s'apparentent au fil du temps plus à un couple avec les passions, désaffactions, réconciliations et aléas qui s'y rattachent. Il semble alors difficile de garder ses distances, la relation étant construite sur le long terme. Vous avez le droit dès lors de sortir vos mouchoirs.

La Seringue.