La vie rêvée d'Adèle

Elle n'en peut plus Adèle, tout comme ses copains et copines, Aline, Armelle, Agnès, Annabelle, Albert, Alban, Axel......Zoé, Zidane ou Zacharie, infirmiers libéraux eux aussi (je vous épargnerai tous les saints du calendrier !)

Elle l'avait rêvée pourtant sa vie de soignante indépendante et épanouie. Elle avait pris le goût suave de la liberté d'exercer. Elle avait pris la mesure des débuts difficiles mais tellement gratifiants où il faut tout construire. Chaque jour, elle s'était levée aux aurores avec l'envie de réussir, d'entreprendre, de prodiguer des soins de qualités, de mettre en avant ses savoirs et ses compétences. Elle avait parfois mis sa vie de femme entre parenthèses pour satisfaire aux exigences de sa profession. Elle se sentait tellement investie dans son nouveau statut, tellement motivée...Et puis, et puis....

 

La vraie vie d'Adèle

De déceptions en désenchantements, de déconvenues en désillusions, Adèle est devenue une autre. Oubliée la soif de réussir, perdus les desseins d'avenir, anéantie la motivation, la personne qui la regarde à présent dans le miroir a perdu son enthousiasme et sa vivacité. Adèle a le sentiment d'avoir elle-même tissé la toile dans laquelle elle s'est empêtrée. Prise au piège, aliénée par ce travail, qui, aujourd'hui, ne lui fait plus envie, elle exécute une tâche plutôt qu'elle ne professe.

Lorsqu'elle y songe, et elle y pense souvent, il a suffi d'un courrier, une seule petite lettre perdue au milieu d'un paquet d'autres petites lettres pour que tout bascule. Il a suffi que cette simple missive remette en cause tout ce qu'elle était. Il a suffi qu'elle l'ouvre pour découvrir que son engagement était fragile. Il a suffi qu'elle lise le mot "indus" pour comprendre la précarité de sa situation. Il a suffi de quelques mots si impersonnels pour qu'elle se sente salie.

 

Adèle pourtant continue, comme toutes les Adèle, Aline, Armelle, Agnès, Annabelle, Albert, Alban, Axel......Zoé, Zidane ou Zacharie, infirmiers libéraux comme elle. Elle se tient debout parce que la souffrance de l'autre l'absorbe dans son quotidien et qu'il est tellement indécent de parler de soi dans ces circonstances. Elle continue pour sa famille, elle continue parce qu'elle a peur de croire à ce qui lui arrive. Elle continue pour ne pas sombrer. Elle continue et essaye d'espérer....   Malgré la solitude dans cette épreuve, elle se tient droite dans ses bottes, le tête encore hors de l'eau et tente de lutter.

A toutes les Adèle, Aline, Armelle, Agnès, Annabelle, Albert, Alban, Axel......Zoé, Zidane ou Zacharie, infirmiers libéraux, je dédie ce texte. Soyez forts et ne vous laissez pas broyer par la machine...  

La Seringue