Prendre Soin de l'Autre

Lorsque j'ai pris le costume de patient pendant plus d'une année,  je me suis interrogée longtemps sur ma capacité future à prendre soin de l'autre en étant malade. Centrée sur ma personne et ma pathologie, je ne me sentais plus disponible pour celui qui, lui aussi était atteint dans sa chair et me renvoyait le reflet de ma condition.

Ce long voyage en pyjama et en pantoufles au pays de la maladie m'a permis de faire le point sur mes choix, mes désirs, mes attentes et mes possibles.

Lorsqu'il m'a fallu ensuite réendosser mes habits de soignant,  après les doutes des premiers instants, j'ai eu la certitude d'être à ma place et surtout d'y être bien, d'avoir retrouvé  ce "chez moi" qui m'avait porté toute ma vie. En mettant le mot fin sur mes traitements et malgré la fragilité de ma situation, je pouvais me réinvestir dans les soins apportés à l'autre et reprendre ma place de soignant.

Prendre soin de soi, penser à soi, se sentir bien dans sa peau, être en accord avec soi-même, être accompli et épanoui sont les conditions indispensables pour pouvoir s'occuper bien de l'autre.

Prendre soin est un art qui se nourrit de qualités comme l'empathie, l'écoute,  la sollicitude dont nous manquons souvent lorsque notre propre corps souffre. On parle alors d'épuisement professionnel, de fatigue émotionnelle ou d'usure de compassion.

Vidés de nos forces et de notre vitalité mais aussi empreints d'un sentiment coupable de désinvestissement professionnel,  nous devenons alors incapables de faire face à un quotidien qui nous effrite.

 

Quand la mécanique bat de l'aile

Les infirmiers à domicile, de part leur isolement dans leur exercice  et la proximité qu'ils ont avec leurs patients ont des risques d'épuisement  professionnel élevés. Ils sont souvent confrontés à l'accompagnement de leurs patients en fin de vie. Les liens qu'ils tissent se nouent parfois sur du long terme voire du très long terme. Les échanges et l'attachement s'en trouvent donc modifiés. Qui d'entre nous n'a pas un jour entendu : "l'infirmier, il fait partie de la famille".

Ces deux situations que sont la mort et une relation soignant/soigné qui se situent dans l'intime génèrent parfois des émotions ambigües faites de tristesse, de colère, d'impuissance. Le soignant trouve aussi dans ces moments intenses des épisodes de gratification dans sa carrière.

Lorsque vous demandez à un infirmier de raconter un moment important de sa vie professionnelle, la mort, l'accompagnement et la richesse des échanges relationnels sont la plupart du temps cités.

 

Prendre Soin de Nous

Etonnamment ou pas d'ailleurs, le syndrome d'épuisement professionnel commence quelque peu à titiller le monde hospitalier,  les arrêts maladie et les effectifs en berne n'y sont certainement pas étrangers. Des formations sont mises en place, les entreprises qui ont les moyens de se le permettre peuvent faire appel à un prestataire externe qui propose aux salariés un numéro vert d'aide avec un service d'écoute. Le Collège Français de Anesthésistes Réanimateurs propose un programme d'aide et d'écoute psychologique pour les professionnels de l'anesthésie réanimation en secteur public ou libéral par l'intermédiaire d'un numéro vert également.

Mais pour nous, infirmiers exerçant dans le libéral, les chemins qui mènent à l'écoute, nous les empruntons et nous en sommes les vecteurs chaque jour mais nous n'en sommes rarement les heureux destinataires ( pas de groupes de paroles, pas d'ateliers de développement personnel, pas de prise en charge holistique de l'infirmier déprimé...) Nous restons définitivement planté du côté  des soignants avec des difficultés énormes pour reconnaître que nous n'allons pas bien et traverser le miroir. Une petite joie cependant, Le numéro d'appel 24h/24 et 7jours/7, anonyme, déjà mis en place pour les médecins par l'Association d'Aide aux Professionnels de santé et Médecins Libéraux est désormais étendu aux infirmiers libéraux et aux masseurs-kinésithérapeutes de l'Ile-de-France et sera bientôt opérationnel sur la France entière.

Numéro indigo - 0.15 euros la minute ► 0826 004 580

Nous devons pour être aidé nous en remettre à nos familles qui nous soutiennent mais qui s'épuisent également. Nous avons la possibilité de rejoindre des réseaux sociaux dédiés à la profession où nous pouvons aborder en tout anonymat nos difficultés. Nous pouvons aussi nous payer le luxe d'une thérapie ou en cas d'extrême désespoir composer les numéros de SOS détresse ou au pire SOS suicide.

La non reconnaissance par le sénat du burn-out comme étant une maladie professionnelle était gagnée d'avance. 62 % des infirmiers se sentent menacés par l'épuisement professionnel. On peut donc facilement imaginer la pagaille si plus de la moitié d'entre eux étaient potentiellement reconnus malades avec tout ce que cela implique au niveau de leur prise en charge.

Nota Bene :  En ce qui concerne les soins aux soignants, il existe un numéro national créé par l'APSS (association de promotion de la santé des soignants), émanation des conseils de l'ordre des médecins, soutenu par la CARMF et les caisses d'assurances maladie. Il s'agit du 0810 00 33 33. Il permet de trouver des structures adaptées pour la prise en charge des soignants en souffrance psychique... N'hésitez pas à demander de l'aide (merci Isabor pour l'info).

La Seringue.