Pour la dix millième visite , je ne pouvais pas résister au plaisir pervers mais libérateur de tailler une fois de plus le portrait de nos très chers patients . Il faut dire que la source ne se tarit jamais, et que l'on côtoye de nouveaux spécimens de façon épidémique quasiment tous les jours. Les patients sont en quelque sorte la corne d'abondance de l'humanité dans tout ce qu'elle a de combatif, de captivant, de courageux, drôle, généreux, astucieux mais aussi tout ce qu'elle a d'aigri, d'autoritaire, de blessant, de caractériel, d'égoïste, d'excessif,  de grossier ou d'hypocrite enfin ce grand TOUT qui fait de nous de simples humains se dépatouillant comme nous pouvons avec l'existence.

Attention humour !!!  Donc à consommer sans modération parce que c'est bon pour les zygomatiques (à prendre au deuxième degré bien sûr). Et je le répète, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite bien évidemment.  Bonne lecture !

Le Radin

Celui-là (ou celle-là parce que c'est un comportement bien partagé dans les deux sexes) a passé son existence à économiser des bouts de ficelle dans l'espoir d'en faire une pelote. L'avarice, c'est son dada, son leitmotiv, son idée fixe, sa marotte, son violon d'Ingres. Il est né pingre et il mourra avare. En clair, il ne changera JAMAIS !

Son art pour l'économie en a fait un bricoleur hors pair, il est capable de vous rafistoler une tondeuse à gazon avec un moteur de machine à laver et vice versa. Lorsque par chance, vous avez la tâche de le soigner, vous pénétrez alors dans un monde complètement ignoré de vous, à savoir, une planète où l'on chiffre TOUT ; les shadoks pompaient, lui, il compte...

Il est capable de vous faire découper en quatre une malheureuse compresse lors d'un pansement, il aura assez d'audace pour vous demander de ne pas faire couler l'eau trop longtemps lors d'une toilette. D'ailleurs, il est plutôt réticent à tout ce qui concerne l'hygiène non pas que la propreté le débecte mais cela coûte CHER. Il n'a d'ailleurs qu'une seule serviette de toilette parce qu'en avoir plusieurs, c'est prendre le risque de devoir les laver plusieurs fois par semaine, il ne tire sa chasse d'eau qu'une seule fois par jour, il compte chaque feuille de papier toilette. C'est un grand collectionneur de tout et de n'importe quoi (boîtes de médicaments vides, rouleaux de sparadrap vides eux aussi, sacs en plastiques de toutes formes, tous formats.... enfin tout ce qui, à nos yeux ébahis, n'est pas récupérable !) Il constipe facilement et devient vite désagréable à l'idée de devoir payer un dépassement ou un médicament non remboursé d'ailleurs le non remboursable, c'est simple, il n'en veut pas ! N'attendez surtout pas qu'il soit charmant avec vous, c'est un signe de faiblesse et tout signe de laisser aller pour lui conduit à des duperies. De même, ne dépassez pas les limites de la courtoisie avec lui parce que la moindre gentillesse sera immédiatement interprétée comme un éventuel abus voire une excroquerie potentielle.

L'Amoureux

Lui (ou elle) attend votre venue tous les jours le coeur battant, l'oeil brillant et la main moite. Il dépense des hectolitres d'eau de cologne juste pour vous séduire, ose encore l'after shave ou un peu de rouge à lèvres pour ces dames et tremble comme un adolescent à l'idée que votre regard va croiser le sien chaque matin à 8h47. Ses pensées vous sont entièrement dévouées, il dort avec vous, mange avec vous, vit avec vous enfin l'aboutissement de ce rêve un peu fou serait sans nul doute son plus cher désir.

Vous pouvez avoir trois heures de retard, il aura fait réchauffer votre café les 25 fois qu'il fallait pour que vous le trouviez chaud, bien disposé sur la table de la salle à manger avec la petite madeleine qui va bien avec. Jamais un mot plus haut que l'autre, il se noie dans votre regard comme on disparait dans les abysses et boit vos paroles comme on prend l'eucharistie. Vous êtes à ses yeux la réincarnation de Marie Madeleine, et un peu plus, il vous baiserait les pieds à défaut de vous les laver s'il n'avait pas tous ces satanés rhumatismes. C'est un amoureux transi qui revit de manière platonique ses amours de jeunesse à travers vous.

Il a chaque jour un compliment à vous faire sur votre coiffure, votre tenue, votre nouveau parfum, votre humeur et n'hésites pas à vous le dire et à le répéter à l'envi : "Vous êtes la/le plus formidable infirmier qu'il ait connu" (on ne sait jamais si toutefois, la pêche s'annonçait miraculeuse et que vous lui proposiez la botte...). Enfin bref, il vous AIME et ça ne peut pas faire de mal ni à lui/elle ni à vous du moment que les règles de la courtoisie sont respectées. En deux mots, on évite de taper les fesses de l'infirmier pour voir si ça rebondit ou pas !

Le Rebelle

Ce patient là donne du fil à retordre même aux plus expérimentés des infirmiers. C'est un insoumis qui revit sa crise d'adolescence et l'époque joyeuse où il disait NON à tout. La différence  réside dans le fait que 50 voire 70 années ont passé depuis !

Son credo à lui, c'est "Je fais tout comme je veux et je vous emmerde !" (c'est un raccourci un peu cru, je l'admets mais c'est un bon résumé de la situation !).

La difficulté de ce genre de prise en charge réside dans l'observance des traitements. Pour ce patient, tous les moyens sont bons pour déjouer votre attention sur le sujet qui nous préoccupe et il faut être aguerri à toutes les techniques et subterfuges dudit Che Guevara en herbe pour contrecarrer ses projets et aboutir à une prise en charge correcte de sa pathologie. Les ruses et stratagèmes pour atteindre l'objectif de "Je fais tout comme je veux et je vous emmerde" sont nombreux et variés. Il y en a qui feignent d'avaler leurs médocs et se les planquent dans une dent creuse avant de les recracher dans leur mouchoir poisseux dès que vous avez le dos tourné ; Il y a ceux plus courageux mais surtout déterminés à vous pourrir la vie qui se font vomir dès que vous avez franchi leur pallier ; Il y a ceux qui chaque matin refilent leur kardégic au gardénia en pot qui n'a rien demandé à personne ;  Il y a ceux qui s'empiffrent de bonbons, gâteaux et j'en passe après avoir reçu leur injection d'insuline ;  On en a même vu qui, pour pouvoir baffrer à l'aise se refaisaient une deuxième injection de ladite insuline après votre passage, le subterfuge ayant été démasqué à la vue des stylos à insuline qui disparaissaient à la vitesse de l'éclair. Il y a ceux, gaillards et pas démontés du tout qui vous désossent votre pansement d'ulcère que vous avez mis trois plombes à faire et que vous trouviez tellement joli ; Il y a ceux qui sabotent leur couche pour en faire des confettis chaque nuit juste pour le plaisir de vous voir mettre les mains dans la merde au petit matin ; Et enfin il y a ceux qui pratiquent la médecine et qui se soignent eux-mêmes,ceux qui  dégomment vos pansements et les refont à leur façon avec des produits comme le mercurochrome à mamie qui dort dans l'armoire à pharmacie depuis l'année des rats. En résumé, on soigne ce genre de personnage comme on va à la guerre, on enfile sa cotte de maille, son armure blindée et son bouclier, on se protège des attaques verbales qui vont sans doute pleuvoir et on essaye de dompter la bête. Les résultats ne sont malheureusement pas toujours au rendez vous donc ne partez pas avec de faux espoirs car l'animal est coriace.

La Seringue.