“ Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. » (Au travers du miroir - Lewis Caroll)

 

Lorsque j'ai écrit le précédent article, j'ai eu un peu le sentiment de me perdre dans les méandres de la siglomanie. Travaillez vous dans une MSP ou une SISA, faites vous partie d'une SEL ou d'une SCM ?Avez vous eu des subventions allouées par le FICCS ? Etes vous pour les ENMR ? J'en ai déduit que nous étions tous contaminés par les sigles en tous genres et qu'il était possible de faire une phrase voire d'écrire un chapitre incompréhensible pour le commun des mortels avec pour seul vocabulaire de simples sigles mis bout à bout.

Les sigles en tant que raccourcis linguistiques mènent dans leur profusion à une ambiguïté, voir à une incompréhension des gens qui les subissent. Aussi effrayant que cela puisse paraître, le sigle règne en maître dans le discours spécialisé ou courant, mais la confrontation est parfois tellement rude qu’on ne s’y attelle plus.Cette omniprésence en plus de mener à un charabia au sein duquel on se perd, entraîne également une confusion lorsqu’un même sigle désigne deux réalités différentes (ex : MSP ► maison de santé pluri professionnelles ou mise en situation professionnelle)

Cette « pluie de confettis de langage » comparable à une véritable épidémie selon P.Merle "Parlez-vous sigle", semble ne jamais s’arrêter tant elle se démocratise, se banalise à l’extrême. Il y a dans leur utilisation la même volonté que dans celle de la périphrase ou de l’euphémisme, la volonté de ne juger, de ne blesser personne. La volonté de dissimuler dans une forme nouvelle, un fond qu’on ne veut pas franchement prononcer. La survie des sigles est donc assurée tant qu’ils nous tiennent à distance non contagieuse de ce qu’ils suggèrent.

Ainsi, pour reprendre les sigles les plus connus, S.D.F et H.L.M ont permis de neutraliser les concepts qu’ils sous-tendaient, T.S et I.V.G ont garanti l’oubli de toute connotation morbide.

Le marché du sigle se porte donc très bien, et l’amitié avec le politiquement correct est franche, le premier dédouane et le second supporte : la misère s’enrichit des ABS, « abus de biens sociaux », des ZUP, « zones à urbaniser en priorité », des CES, « contrat emploi solidarité », des RMI, « revenu minimum d’insertion » et autres ZEP, « zones d’éducation prioritaire », et les exclus de toujours intègrent la société par la grande porte avec le PACS, les CGL « centres gay et lesbien » ...

Le sigle permet d’aller donc plus loin dans l’abstraction de l’idée, pour enrayer sa signification première, de plus, la maîtrise du sigle en tant qu’instrument d’adoucissement sémantique confère à celui qui en use, une sorte de supériorité.

Le langage et les mots sont  la matière première de l’expression de votre pensée. Réduire le nombre de mots à votre disposition c’est avant tout réduire notre façon de penser ou de pouvoir exprimer notre pensée. De même « adoucir » les mots est évidemment essentiel afin d’adoucir vos réactions. Les mots contrôlent notre attitude ou en tout cas peuvent conditionner nos réponses. La vérité est la suivante : si nous voulons pouvoir débattre avec intelligence collectivement, nous ne devons pas réduire le langage et euthanasier notre langage. Rentrer en résistance c’est aussi résister aux changements de langage et aux artifices verbaux.

 

Quel que soit le sujet,  "lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté" .

 Le novlangue, ou nouveau langage, de Georges Orwell dans "1984" a trois vocabulaires. Le vocabulaire A intègre les mots pour désigner les activités de tous les jours comme manger, boire, travailler. Il contient de simples noms et verbes réduits à leurs sens primaire, par exemple sucre, maison, arbre. 

Le vocabulaire B est construit pour l'utilisation politique. Il sert à promouvoir les pensées justes de Big Brother. Des mots comme justice, démocratie, religion sont abolis, ou réduits aux simples mots Ancienne pensée ou crime par la pensée.

Le Vocabulaire C désigne les termes techniques et scientifiques, mais dépourvus de tout sens idéologique. Le but de ce vocabulaire est de spécialiser et de classifier la connaissance, pour que les scientifiques soient cantonnés à leur spécialité, et n'en connaissent pas trop.(CQFD : les sigles !!!)

Vous voyez où je veux en venir ou bien ? allez bonne nuit tout le monde ...Je vais m'inscrire au IATA (Infirmiers Alcooliques et Toxicomanes Anonymesk) Pour les néophytes, voire post précédent "Madame la Présidente, je vous fais une lettre...)

La Seringue.